Diospyros veillonii, fait divers banal ou catastrophe écologique ?

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Diospyros veillonii

Diospyros veillonii (fruits)

Introduction

La forêt sclérophylle ou forêt sèche occupait à l’origine toute la Côte Ouest de Nouméa à Koumac. Elle est composée d’espèces très particulières, qui se développent sur sol sédimentaire ou parfois basaltique, entre le bord de mer et une altitude de 400 m et sont adaptées à un climat sec (moins de 1100 mm de pluie par an contre 2500 sur le reste du Territoire).
On a dénombré dans ce type de forêt 379 espèces dont 323 sont endémiques. Certaines espèces sont extrêmement rares et n’existent qu’à quelques individus comme le Pittosporum tanianum sur l’îlot Leprédour qui a failli disparaître récemment ou le riz Oryza découvert dans la région de Pouembout.
Cette forêt qui couvrait à l’origine 4500 km2 a progressivement régressé sous la pression de l’homme, essentiellement à cause des feux de brousse, des pâturages extensifs, de l’urbanisation et elle ne représente plus aujourd’hui que 1 % de la surface initiale, soit 45 km2. Autour de Nouméa, les plus connues sont celles de Tina, du Ouen Toro, ou de la Pointe Maa.

Biodiversité ou décharge ?

Nous sommes à Gadji, à quelques kilomètres de Nouméa, dans l’un des derniers et des plus remarquables lambeaux de forêt sclérophylle que compte encore la Nouvelle-Calédonie. Il s’agit d’une parcelle d’une dizaine d’hectares à proximité du futur dépotoir du Grand Nouméa. La forêt sèche y couvre environ 3 hectares dont 1 hectare particulièrement riche en espèces endémiques. Cette forêt a fait l’objet d’un premier inventaire par la DRN en 2001 et d’un autre inventaire beaucoup plus complet par l’IAC.
Des démarches ont alors été entreprises par la DRN, auprès de la Municipalité de Païta, pour donner à cette forêt un statut de site classé et engager des mesures garantissant la survie des espèces rares qui s’y trouvent.
 Cette demande de classement reposait sur plusieurs raisons :
- l’extrême richesse en biodiversité du site avec une densité remarquable d’espèces différentes : Dans un espace d’environ un hectare, on a dénombré environ une centaine d’espèces différentes dont quelques-unes tout à fait remarquables. Ainsi Diospyros veillonii, arbuste de la famille des Ebénacées ne pousse qu’en cette petite localité et nulle part ailleurs au monde

  • La végétation était très peu abîmée et ne souffrait pas de surpâturage ou de dégâts occasionnés par les cerfs et les cochons et les traces de feux étaient anciennes.
  • Le suivi en aurait été très facilité par son accessibilité et sa proximité de Nouméa.

Cette demande est restée sans réponse et les démarches n’ont pas abouti.
Aujourd’hui cette parcelle a été cédée par la Municipalité à un particulier qui a décidé d’y réaliser des travaux. Il a donc commencé par tracer une piste au bulldozer à travers la forêt en plein domaine public maritime et a détruit sans le savoir, une bonne partie du peuplement de Diospyros veillonii. Comme cette espèce n’est connue qu’à cet endroit, elle a été classée « CR » c’est-à-dire « gravement menacée d’extinction » sur la liste rouge de l’UICN.
Cet événement que certains considèreront comme un fait divers sans importance est en réalité pour les défenseurs de la nature et les scientifiques une véritable catastrophe. Une espèce endémique rare doit être soigneusement protégée, comme l’a été l’Edelweiss dans les Alpes.
L’extinction d’une espèce, c’est bien plus grave que la pollution d’une rivière. En y mettant les moyens, on peut dépolluer une rivière. On ne peut pas reconstituer une espèce disparue. Or la disparition d’une espèce, c’est aussi la disparition de son patrimoine génétique, dont on ne connaît pas la valeur et qui pourrait contenir des molécules prometteuses.
En rayant une espèce de la surface de la terre on prend aussi le risque d’éradiquer une ressource valorisable. Un certain nombre d’espèces de la forêt sèche sont actuellement déjà cultivées pour être commercialisées comme plante d’ornement.
De plus, la biodiversité constitue pour de nombreux pays un atout touristique de première importance et elle pourrait bien être pour nous aussi une ressource non négligeable, si nous savons la préserver et la valoriser.
La Nouvelle-Calédonie compte 3700 plantes dont 2500 endémiques recensées et probablement d’autres encore non inventoriée. Diospyros veillonii était connue des scientifiques et malgré leurs recommandations pour protéger l’espèce et son habitat, rien n’a été fait.
Un programme ambitieux et coûteux, évalué à 542,6 millions Cfp a été initié par un certain nombre d’organismes il y a quelques années pour protéger la Forêt Sèche (Informations disponibles sur site internet www.foretseche.nc). On peut se demander pourquoi la forêt de Gadji n’a pas été inscrite parmi les sites prioritaires du Programme Forêt Sèche.
 Malgré des campagnes médiatiques, des programmes coûteux, des plaquettes sur papiers glacés, et des déclarations d’intention officielles, cette espèce risque de disparaître si aucune mesure concrète n’est prise rapidement.
Le 29 novembre s’est tenue une réunion sur le site avec M. H.Martin, M.Devinck de la DRN, le propriétaire du terrain, M.B.Suprin (botaniste) et une délégation de l’association Action Biosphère. L’ensemble des personnes présentes a constaté et déploré les dégâts. Les propositions suivantes ont été faites :

  • 1. Classement par la Province de la zone maritime où se trouve la partie la plus précieuse de la forêt en réserve naturelle pour assurer une protection juridique de la zone
  • 2. Plan de gestion du site par convention avec le Programme Forêt Sèche, pouvant se traduire par : la récolte de matériel végétal (plantules et boutures) des espèces les plus précieuses identifiées récupérables sur la zone abîmée, de manière à produire des plantes qui serviront à restaurer la zone défrichée.

Ces mesures seront détaillées dans une convention liant le propriétaire avec la Province Sud et le programme Forêt Sèche.
 Le vœu a été émis pour que ce programme soit réellement et rapidement concrétisé et qu’à l’avenir de telles situations ne se reproduisent plus.
Au-delà du cas particulier de Diospyros veillonii se pose le problème plus général de toutes les espèces endémiques rares et menacées.
En effet, cette plante comme beaucoup d’autres, par exemple le Parasitaxus ustus ne dispose d’aucun statut ni d’aucune protection légale qui les mettraient hors d’atteinte des aménageurs en tous genres.
Il n’est plus acceptable, 13 ans après la ratification par la France de la Convention de Rio sur la biodiversité, que l’on continue en Nouvelle-Calédonie à passer le bull dans des endroits sensibles sans se préoccuper des richesses naturelles qu’ils renferment.
Combien d’espèces sont encore condamnées à disparaître avant que les autorités ne prennent les mesures qui s’imposent ? En métropole, pourtant beaucoup moins riche en espèces endémiques, ou même à Tahiti, tout un arsenal de mesures existent comme les inventaires ZNIEFF (Zones Naturelles d’Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique), les ZICO (Zone Importante pour la Conservation des Oiseaux), les ENS (Espace Naturel Sensible) ou les ENR (Espace Naturel Régional), qui permettent de mieux connaître les espaces et les espèces naturels menacés pour mieux les protéger.


Nous demandons que de telles mesures soient prises en Nouvelle-Calédonie, que des inventaires ZNIEFF soient engagés, que les espèces endémiques rares et menacées bénéficient d’un statut pour les protéger et qu’elles soient dotées de véritables plans de gestion pour en garantir la conservation.
Quand on a hérité d’un patrimoine naturel aussi riche que celui de Nouvelle-Calédonie, on a aussi une responsabilité : celle de le transmettre en bon état aux générations à venir et au reste de l’humanité.