Le « zéro déchets » n’est pas pour demain…

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gestion des pneus

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A en croire l’article de LNC paru le 17 novembre 2018, sous le titre « 108 actions pour combattre les déchets », à propos de la Semaine Européenne de Réduction des Déchets organisée par l’Ademe, le tri, le recyclage, la valorisation et la réduction des déchets font de plus en plus d’adeptes en Nouvelle Calédonie. Les efforts de l’ADEME et des citoyens qui font l’effort à titre personnel de s’engager dans cette perspective sont tout à fait respectables et méritent d’être encouragés. Ils ne doivent pas toutefois occulter la situation réelle de la gestion des déchets dans le Grand Nouméa, qui est loin d’être exemplaire et l’absence de politique cohérente dans ce domaine.

    Première partie : Des rencontres et une visite sur le terrain

Suite à l’article paru dans LNC du 28 juin 2018 sous le titre «  Six mois à trier vos déchets pour rien », qui a suscité l’indignation et même la colère de bon nombre d’usagers, nous avons décidé avec des membres de Cordyline de visiter, le 8 août 2018, le Centre de tri du Mont Dore et rencontrer Monsieur Gay, le maire de la commune. Les explications fournies à cette occasion nous ont paru suffisamment intéressantes pour les partager.

1. Le Centre de tri du Mont Dore.

Ouvert depuis 2011 à l’initiative de la Mairie du Mont Dore il se situe dans la Zone industrielle de la Coulée au Mont Dore et emploie une vingtaine de personnes. Au départ, le tri se faisait à la main, de façon complètement artisanale. Aujourd’hui c’est un outil opérationnel et performant. Le centre de tri a nécessité un investissement important, de l’ordre de 350 millions, qui fait l’objet d’un crédit, remboursé sur 12 ans. Sa forme juridique est celle d’une SEM Société d’Économie Mixte, dont les parts se répartissent entre la commune à hauteur de 80 % et des investisseurs privés à hauteur de 20%.

2. Capacité de traitement

Il est en capacité dès maintenant de traiter 140 tonnes /mois et peut augmenter sa capacité pour être en mesure de traiter la totalité des déchets recyclables de la Province Sud et même des 3 provinces. A la Réunion, avec un million d’habitants, un centre de tri analogue à celui du Mont Dore traite 300 tonnes / mois en fonctionnant 24 heures sur 24 et en appliquant les 3 x 8 heures.

3. Nature et provenance des déchets traités

Le centre de tri traite principalement du plastique (bouteilles..), du papier/carton et de l’aluminium et à la marge du verre. Les déchets recyclables proviennent essentiellement des poubelles jaunes du Mont Dore et des PAV et QAV de Nouméa. La quantité totale de déchets recyclables traitée en 2016 était de 1200 Tonnes /an, dont une partie provenait des PAV et QAV de Nouméa, à savoir, 701 tonnes en 2016 et 687 tonnes en 2017.

4. Modalités de fonctionnement :

La commune, du Mont Dore, comme les autres communes du Grand Nouméa ont délégué la gestion des déchets au SIGN qui a passé un contrat avec la CSP pour une durée d’une trentaine d’années, et dont le principal actionnaire est Jean Marc Bruel. Toutefois, en matière de gestion des déchets, les services rendus par les communes du Grand Nouméa ne sont pas les mêmes. Le Mont Dore a fait un choix de gestion différent de celui des autres communes du Grand Nouméa. Les PAV ont été supprimés parce que les gens y déposaient la totalité de leurs ordures non triées. La commune a donc décidé la mise en place de 2 bacs de 240 litres, rouge et jaune. La rouge reçoit le tout- venant qui sera enfoui à Gadji, la jaune ne reçoit que les déchets valorisables, à savoir le plastique, l’aluminium, le papier/carton et le verre. De ce fait, les administrés effectuent à domicile, un premier tri de leurs déchets. La collecte se fait au porte à porte. La collecte des poubelles jaune est confié à un prestataire : Mana propreté, qui en achemine le contenu au centre de tri du Mont Dore, où on procède ensuite à un « sur-tri » de ces déchets.
Les autres communes du grand Nouméa, à savoir Nouméa, Païta et Dumbéa n’ont pas fait le choix du tri à domicile et d’une collecte au porte à porte des déchets pré-triés. Nouméa est resté sur un schéma traditionnel, en confiant en totalité la gestion de ses déchets à la CSP, et donc à leur enfouissement à Gadji, via le SIGN . Elle ne procède donc au tri qu’à la marge, sur la base du volontariat des administrés qui peuvent, s’ils le souhaitent trier leurs déchets et apporter leurs déchets valorisables aux PAV ou aux QA. Ce choix conduit évidemment à une proportion de déchets triés à Nouméa, Dumbéa et Païta extrêmement faible, de l’ordre de 3% contre 20 à 30% de déchets triés et valorisés au Mont Dore.
A noter que la REOM (Redevance Ordures Ménagères) par trimestre, à la charge des administrés s’élève à environ 10 000 cfp au Mont Dore et entre 7 et 8000 cfp à Nouméa. Le surcoût au Mont Dore est imputable au dispositif de tri mis en place par la commune.

5. Le devenir des déchets triés et les filières

Les déchets sont compactés à l’aide d’une presse et mis en balles qui sont stockés puis mis en conteneurs, qui sont exportés à raison d’un conteneur de 40 pieds soit environ 28 tonnes par trimestre, en Australie puis redirigés par un trader dans d’autres pays pour être recyclés.
Le plastique : Le plastique a été expédié en Chine mais depuis le début de l’année, la Chine a fermé ses portes aux déchets étrangers. Le plastique est donc aujourd’hui redirigé vers la Thaïlande. Le cours étant fluctuant, le rapport de cette filière était légèrement bénéficiaire mais reste très aléatoire.
Le papier/carton : Le papiers/carton est réexpédié en Indonésie. C’est une filière déficitaire. Les revenus couvrent à peine des frais de réexpédition
L’aluminium : Il est expédié en Australie. C’est la seule filière qui permet de dégager un bénéfice. Le centre de tri du Mont Dore n’en récupère que 9 tonnes / an et 13 tonnes vont ailleurs.
Le verre : Il qui est redirigé vers « RECYVERRE ».
Le centre de tri dispose de certificats garantissant la traçabilité des déchets exportés
Le refus est le reste des déchets non valorisables qui est réexpédié à Gadji pour y être enfoui.

6. Équilibre financier

La création du centre de tri du Mont Dore n’a pas bénéficié de défiscalisation, contrairement à d’autres projets moins « vertueux ». Les revenus de l’exportation des déchets valorisables ne permettent pas au centre de tri d’équilibrer son budget. Il est donc déficitaire et est chroniquement subventionné par la commune du Mont Dore. Le manque à gagner depuis 2015 est évalué à 200 millions. Le centre de tri du Mont Dore est rémunéré à hauteur de 12 500 cfp la tonne de déchets valorisables traitée, alors que le coût de la tonne de déchets enfouis par la CSP à Gadji est de 10 000 cfp. Selon les termes même du directeur de centre de tri, on ne peut pas développer le tri et la valorisation des déchets au coût de l’enfouissement.
Les matériaux traités par le centre de tri ne relèvent pas de la REP (Responsabilité Elargie des Producteurs) et ne bénéficient donc pas des subventions correspondant au traitement de ces déchets (huile usée, batterie,). La TAP (Taxe de soutien aux Actions de lutte contre les Pollutions) votée en 2003 a été mise en place, mais le Centre de tri du Mont Dore n'en n'a pas  bénéficié".
Selon une étude en 2014, le coût de revient (sans bénéfice), pour le tri et la valorisation serait de 124 000 cfp la tonne.   

7. Difficultés et pistes pour une sortie de crise

La recapitalisation de la SEM pour éviter un plan social et le licenciement du personnel est évaluée à 70 millions pour la commune.
Une politique de tri et de recyclage des déchets et donc les dispositifs concrets pour sa mise en œuvre ne peut pas reposer sur l’effort d’une seule commune. Elle doit être portée par les 4 communes qui forment le grand Nouméa. Il paraît donc logique que le coût soit équitablement réparti.
Il serait logique aussi que l’exportation de déchets valorisable puisse bénéficier comme d’autres produits d’ une aide à l’exportation.
De plus, le transport des conteneurs remplis de déchets valorisables pourraient bénéficier de tarifs préférentiels du fait que les conteneurs arrivent pleins en Nouvelle Calédonie et repartent le plus souvent à vide.
Il est urgent pour les communes du grand Nouméa, dans le cadre du SIGN de revoir la convention entre le SIGN et la CSP pour que le coût du tri et de la valorisation y soit intégré.

8. Adapter le concept zéro -déchets pour une véritable politique de gestion des déchets à long terme en Nouvelle Calédonie.

Dans l’hypothèse d’un centre de tri à l’échelle du pays, la localisation du centre de tri dans la ZI de la Coulée ne semble pas adaptée pour traiter les déchets de l’ensemble du Grand Nouméa. La traversée de Saint louis pose problème. Il conviendrait de trouver un emplacement plus central pour desservir les 4 communes du Grand Nouméa. Pour une extension aux 3 provinces, il serait même judicieux d’envisager un site sur le port, où les déchets valorisables des autres provinces, en particulier des Loyauté et de l’Ile des Pins pourraient être acheminés par bateau. Une autre hypothèse pourrait être un centre de tri pour la province sud et iles et un autre pour la province nord.
La quantité de déchets traités est un facteur déterminant pour rentabiliser une unité de tri. Une gestion des déchets économiquement viable, s’inspirant du concept zéro- déchets ne peut se concevoir que dans le cadre d’une approche globale, une volonté politique commune à l’échelle du Pays, un accord sur les modalités de mise en œuvre des filières de valorisation, entre les autorités compétentes des communes, des provinces et du Pays.
Suite à ce constat, Action Biosphère et Cordyline ont décidé d’unir leurs efforts dans le cadre d’un partenariat afin d’agir ensemble auprès des pouvoirs publics pour l’adoption d’une politique « zéro déchet » et sa mise en œuvre planifiée à l’échelle du Pays.

Rappel :

La politique du zéro déchet, qui se rapproche de ce qu’on appelle aujourd’hui « ’économie circulaire » repose sur les concepts et principes suivants :
    • La politique « zéro déchet », doit s’entendre, non comme un objectif mesurable à atteindre, mais un concept théorique vers lequel il convient de tendre.
    • Ce qui fait des produits en fin de vie des déchets, ce n’est pas parce qu’ils sont mis au rebus, c’est le fait d’être mélangés et enfouis pêle-mêle dans une aire de stockage. En les triant, ils deviennent un gisement valorisable
    • Les filières : Une fois triés, les matériaux collectés sont traités par filière ce qui peut permettre leur recyclage et leur valorisation.
    • Chaque filière nécessite une organisation particulière et donc une planification du dispositif dans la durée mais aussi dans l’espace. Si on considère qu’aujourd’hui seulement environ 3% des déchets du Grand Nouméa sont triés pour être valorisés, l’objectif pourrait être, par exemple, après étude, de 30% en 2020, et de 60% en 2025 en y associant la Province des Iles.

9. Bibliographie :


    • « Des déchets sur le quai » LNC du 9 avril 2015
    • « La commune ( du Mont Dore) ne pourra pas soutenir seule le traitement des déchets » LNC du 21 novembre 2017
    • Le sable de verre, une alternative écologique qui peine à s’imposer » LNC du 26 mars 2018
    • « Six mois à trier vos déchets…pour rien » LNC du 28 juin 2018
    • « Déchets non valorisés : les Nouméens se désolent et s’interrogent » LNC du 29 juin 2018
    • « Un nouvel acteur de la filière boue est installé à la ZAC Panda » LNC du 28 juillet 2018
    • « L’usine à boues de la ZAc Panda cherche à s’intégrer dans le voisinage » LNC du 7 août 2018
    • Ecorecycle veut mettre en place une filière de démantèlement » LNC du 8 août 2018
    • « Le traitement des déchets a repris dans le plus grand des secrets »LNC du 30 août 2018
    • « Déchets : des associations force de proposition » LNC du 6 septembre 2018
    • « Le litige entre la CSP et le Syndicat Intercommunal mis en délibéré » LNC du 14 septembre 2018
    • « Le déchet, un marqueur économique et social » LNC du 20 septembre 2018
    • « La CSP déboutée face au SIGN sur le coût de gestion des ordures » LNC du 26 septembre 2018
    • « Les commerçants anticipent la fin du tout plastique «  LNC du 3 octobre 2018
    • La recyclerie de la Croix Rouge fait son chemin » LNC du 19 octobre 2018
    • « Le CESE approuve le projet de loi contre les sacs plastique » LNC du 26 octobre 2018
    • « Le stock historique de verre de la commune (du Mont Dore) a du mal à se vider » LNC du 31 octobre 2018
    • « Sacs plastique : l’Autorité s’inquiète pour la concurrence » LNC du 3 novembre 2018
    • « 108 actions pour combattre les déchets » LNC du 17 novembre 2018


    •    Le 18 novembre 2018                  ACTION BIOSPHERE