Du termiticide dans les choux de chine et plus généralement de l’usage des pesticides en Nouvelle-Calédonie

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fruits legumes

Lettre ouverte à madame la présidente du gouvernement, mesdames et messieurs les ministres, monsieur le président de la province sud, de la province nord, de la province des iles, mesdames et messieurs les conseillers des provinces, monsieur le directeur de la DASS, monsieur le directeur de la DAVAR, monsieur le procureur de la république, monsieur le président de la chambre d’agriculture.


Mesdames, Messieurs,
Parce que nous sommes convaincus de l’intérêt que vous portez à la santé des populations calédoniennes, nous vous prions d’examiner avec attention le présent dossier, afin d’y donner d’urgence, les suites qui s’imposent.
Des analyses effectuées par un laboratoire certifié en Nouvelle Zélande, à la demande de l’association UFC QUE CHOISIR, ont révélé dans des choux de Chine provenant du marché municipal de Nouméa la présence :

  • -    d’un termiticide très toxique, l’Heptachlore Epoxyde, dont l’usage est interdit en agriculture, et non homologué en Nouvelle-Calédonie
  • -    d’un fongicide systémique, le Carbendazime également très toxique, en quantité supérieure à la Limite Maximale de Résidus ( LMR)

Les résultats de ces analyses dont vous trouverez une copie (en annexe 1) soulèvent le problème plus général des pesticides en Nouvelle-Calédonie, qu’il serait criminel de passer sous silence plus longtemps.
Dans le monde entier, la communauté scientifique internationale s’élève pour alerter sur les conséquences potentielles de certains pesticides sur la santé et l’environnement. Les éléments suivants, tirés du livre récent : « Pesticides, révélations sur un scandale français » de Fabrice Nicolino et François Veillerette retracent la chronologie sommaire de cette prise de conscience.
Dès 1962, Rachel Carson dans son ouvrage « Printemps silencieux » dénonce le désastre écologique consécutif à l’utilisation du DTT et d’organochlorés comme la dieldrine ou l’heptachlore, inscrits su la liste des Polluants Organiques Persistants ou POP, qui sont parmi les pires poisons de la vie sur terre, et qu’une commission internationale finira par faire interdire en 2004.
En 1963, Roger Heim, alors directeur du Muséum d’histoire naturelle et Président de l’Académie des sciences écrit :

« On arrête les « gangsters », on tire sur les auteurs de « hold up », on guillotine les assassins, on fusille les despotes – ou prétendus tels- mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences ? »

 


En 1991, 21 scientifiques de premier plan se réunissent au centre de conférence de Wingspread dans le Wisconsin et déclarent : « Une grande quantité de produits chimiques de synthèse qui ont été relachés dans l’environnement, aussi bien que quelques autres, d’origine naturelle a le pouvoir de perturber le système endocrinien des animaux y compris les humains. Et parmi eux on trouve des composés persistants comme certains pesticides ( fongicides, herbicides, insecticides) des produits chimiques industriels, des produits de synthèse et certains métaux lourds. »
En 1996, trois scientifiques, T Colborn, D. Dumanoski et J.P Myers, publient le livre « L’Homme en voie de disparition » qui met en évidence les perturbations provoquées par certains pesticides sur le système hormonal, se traduisant par une perte de fertilité, chez les animaux, mais aussi les hommes, une féminisation des mâles et une masculinisation des femelles, des anomalies des organes reproducteurs…
En 2001, Charles Sultan, endocrinologue pédiatrique du CHU de Montpellier écrit : « De plus en plus de preuves indiquent que l’utilisation de produits chimiques industriels et agricoles a des effets délétères sur la différenciation sexuelle masculine »
De nombreuses études dans le monde confirment que les pesticides sont à l’origine de cancers, d’anomalies congénitales, de perturbations de la reproduction, de troubles neurologiques et cognitifs, de dysfonctionnements du système immunitaire.
En France, le nombre de cas de cancers s’élève à 278 000 par an, pour 150 000 décès. Le taux d’augmentation entre 1978 et 2000 peut être évalué à 35%, avec des augmentations fulgurantes pour le cancer du sein ( 97%) et de la prostate ( 271%), pour la même période. Le risque de cancer du cerveau est multiplié par 2,58 pour les sujets les plus exposés aux pesticides.  
A l’occasion du colloque organisé par l’ARTAC, Association pour la Recherche Thérapeutique Anticancéreuse, le 7 mai 2004, à l’UNESCO, d’éminents scientifiques, médecins, chercheurs de renommée internationale, comme le Professeur Belpomme, ont signé l’Appel de Paris, qui établit sans ambiguïté le lien entre l’usage intempestif et souvent incontrôlé d’une quantité toujours croissante de produits chimiques et le développement alarmant de cancers, de maladies génétiques, de malformations, d’atteintes du système nerveux et de perturbation du système immunitaire. On peut même y lire à l’article 2 :


« La pollution chimique constitue une menace grave pour l’enfant et pour la survie de l’Homme ».

 


En Nouvelle-Calédonie la situation est n’est guère plus rassurante :
Selon le rapport 2005 de l’Institut Pasteur de Nouvelle-Calédonie, et le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire n°34/2005 de l’Institut National de veille sanitaire, les cancers ont augmenté en Nouvelle-Calédonie de 33% pour les femmes et de 44% pour les hommes en 1O ans. Selon l’Institut Pasteur, la Nouvelle-Calédonie détient le record mondial pour le cancer de la tyroïde et, comparativement à d’autres régions du Pacifique, le nombre de cas de tumeurs du système nerveux et de leucémies chez les enfants est très préoccupant.
Alors qu’en métropole, le plan interministériel de réduction des risques liés aux pesticides publié le 28 juin 2006 a pour objectif de réduire, de 5O% les ventes globales des substances les plus dangereuses d’ici la fin 2009, la quantité de pesticides importés en Nouvelle-Calédonie est en croissance constante. De 235 tonnes de pesticides importées en 1991, on est passé à 432 tonnes en 1998, une courbe qui ne s’est probablement pas infléchie depuis.
Plus grave, sur 269 matières actives homologuées en Nouvelle-Calédonie, 84 sont particulièrement dangereuses et devraient être soumises à des procédures strictes de commercialisation et d’utilisation, et quarante de ces produits n’ont pas d’Autorisation de Mise sur le Marché ( AMM).


Est-il normal que ces produits, dont la commercialisation est interdite en métropole en raison de leur toxicité, soient en vente libre en Nouvelle-Calédonie, sans restriction et peuvent être utilisés sans le moindre contrôle et échapper ainsi à toute précaution ou protocole d’utilisation ?
La réponse de la DAVAR, Direction des Affaires Vétérinaires, Alimentaires et Rurales, interpellée par UFC Que Choisir, sur la présence de termiticide dans les choux de Chine, se veut rassurante, mais elle suscite aussi des interrogations.
« Afin de veiller à l’innocuité des fruits et légumes mis sur le marché, et préserver ainsi la sécurité alimentaire des consommateurs, une attention particulière est portée sur les résidus de pesticides… ». En 2006, elle a procédé pour cela à 185 analyses qui portent essentiellement sur la laitue, la tomate, les pommes de terre, auxquelles on a ajouté en 2007, le chou, le chou de Chine, et le melon. Mais qu’en est-il du squash, des carottes des fraises… ?
Elle confirme que l’Heptachlore est interdite en agriculture, ( au même titre que le Chlordane, la Dieldrine, le Lindane, le DTT et le HCH) que ce produit a été employé jusqu’en 199O comme termiticide, mais ajoute lapidaire, « qu’aucune réglementation ne s’applique à l’emploi des pesticides à usage industriel et domestique ».


Les analyses de résidus de pesticides effectuées par la DAVAR ont par ailleurs, révélé la présence dans les tomates de Imidaclopride, dont l’usage est interdit sur tomates. Pourtant l’article 22 de la Délibération n°334 interdit d’utiliser tout produit phytosanitaire à usage agricole non homologué sous peine de poursuite en justice.


La DAVAR attribue ces irrégularités à un manque de formation des utilisateurs, qui se trouve en effet largement confirmé par le rapport ISSN-CNRS 125O-3274 de 2003, où on peut lire : « Le niveau de connaissance sécuritaire ( des travailleurs chargés de l’application de pesticides en Nouvelle-Calédonie) est très déficitaire…16% sont illettrés, la connaissance de délais …est peu connu de 31% des travailleurs, 38% ignorent l’utilité du port de vêtements de protection, 9O% ne savent pas décrire les fiches de sécurité… » Quelle suite la DAVAR entend-elle donner à ces lacunes et aux irrégularités constatées. Les auteurs d’infractions seront-ils poursuivis ?


Petite consolation, la DAVAR envisage d’inscrire à l’ordre du jour de la prochaine réunion du « comité d’homologation des pesticides agricoles », dont la date n’est pas précisée, le retrait de l’Endosulfan, classé dans la liste des pesticides ayant un effet sur le système endocrinien, donc un dérégulateur hormonal et inducteur potentiel du cancer du sein, retiré en France depuis le 22 février 2006.


Et pourtant, dès 1998, des voix se sont élevées, comme celle de Bernard Ledroit, agronome, pour dénoncer les dangers de certains pesticides, comme l’Endosulfan.
Plus récemment, en 2006, Ensemble pour la Planète, dans le Livre Bleu et Vert au chapître consacré à l’agriculture a demandé le retrait de pesticides toxiques et un contrôle rigoureux des résidus de pesticides dans les aliments, en vain.
En vertu du principe de précaution et de l’article 1 de la charte de l’environnement adossé à la loi Constitutionnelle, nous considérons l’homologation en Nouvelle-Calédonie de produits reconnus dangereux ne bénéficiant pas de l’AMM ( Autorisation de Mise sur le Marché) comme une faute inexcusable, condamnable par la loi.
Nous demandons donc au gouvernement et aux autorités compétentes l’interdiction immédiate de l’importation, de la vente, de l’usage des 40 produits homologués en Nouvelle-Calédonie sans AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) le retrait de leur homologation, l’obligation pour les détenteurs de faire une déclaration pour obtenir une indemnisation, la récupération des stocks existants en vue de leur neutralisation par un organisme agrée.


Avec l’association UFC Que Choisir, nous demandons en outre :

 

  • -    que la réglementation en matière de commercialisation, de stockage et d’utilisation des pesticides soit rigoureusement respectée, en particulier les substances classées au tableau A et que des mesures dissuasives soient prises à l’encontre des contrevenants. ( tenue d’un registre par les distributeurs pour les produits de classe A, entreposage des ces produits dans des armoires fermées à clés, interdiction de la vente de ces produits aux non agriculteurs, interdiction de reconditionnement de produits agricoles en produits à usage domestique, commercial ou industriel par de simples particuliers patentés, interdiction d’utiliser des produits non homologués).
  • -    un renforcement et une diversification et une extension tout au long de l’année des contrôles pour faire respecter les Limites Maximales de Résidus, la restriction de l’homologation aux seules substances pouvant être localement détectées, la publication annuelle détaillée des résultats des analyses d’échantillons prélevés par le SIVAP et des mesures prises lors de constat de dépassement de LMR par un exploitant agricole
  • -    La participation de représentants d’associations de protection de l’environnement et de défense des consommateurs aux réunions de la commission d’homologation de produits phytosanitaires
  • -    La réactualisation des LMR locales avec l’adoption du système de LMR européen, précisant la LMR par produit et par culture
  • -    La formation obligatoire des utilisateurs de produits phytosanitaires, dans un souci de sécurité pour eux-mêmes, de santé des consommateurs et de préservation de l’environnement
  • -    Une information régulière et à jour des agriculteurs avec la mise en place d’un fichier répertoriant les produits homologués, précisant les conditions d’utilisation réglementaires par culture avec les dosages à respecter
  • -    La mise en place d’un dispositif de collecte, des produits chimiques non utilisés, périmés et leurs emballages, en vue de leur retraitement
  • -    L’élaboration avec les agriculteurs d’un plan de réduction progressive des pesticides et leur formation à l’utilisation de technologies alternatives plus respectueuses de l’environnement et de la santé
  • -    Des mesures énergiques de soutien et d’accompagnement pour les exploitants souhaitant passer à l’agriculture biologique, avec la mise en place d’un cahier de charge AB et un organisme certificateur calédonien.

 
S’agissant de notre santé et de celle de nos enfants, vous comprendrez l’attention que nous porterons aux suites que vous donnerez à ce dossier.
Vous en souhaitant bonne réception, veuillez agréer, Mesdames, messieurs l’expression de notre considération respectueuse.