Symphonie pour un développement durable ou balade de la désescalade

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forêt primaire

Les organisateurs de la conférence sur le Développement Durable à la CCI, jeudi 17 mars sont satisfaits. La salle était comble, l’exposé clair et largement consensuel, les interventions qui ont suivi sans polémique. Quelques fausses notes divergentes ont rapidement été couvertes par l’orchestration de la pensée dominante, pour rester dans le convenable, le convenu ? Sans (mauvaise) surprise. Et pourtant un certain nombre de points auraient mérité qu’on s’y attarde. D’abord la question de fond :

1.    Le développement est-il compatible avec les limites de la planète ?

Le ressort du développement, c’est la croissance qui amène la disparition des richesses et des ressources naturelles à court terme. Or les ressources naturelles, les matières premières et la plupart des sources d’énergie actuellement utilisées sont par essence limitées. On connait aujourd’hui déjà les dates approximatives de leur épuisement (quelques dizaines d’années pour le pétrole, un peu plus pour le charbon…) Comme le faisait remarquer Hubert Géraux du WWF, si tous les citoyens du monde consommaient comme les américains moyens, les limites physiques de la planète seraient largement dépassées et il faudrait plusieurs planètes. Dès lors, on peut se demander comment concilier le développement avec la survie de la planète ? Comment accorder une croissance économique sans limite avec les ressources qui n’existent qu’en quantité restreintes et ne sont pas renouvelables ?
Ne faut-il pas se rendre à l’évidence comme l’affirme Serge Latouche, « quand on est à Rome et que l’on doit se rendre en train à Turin, si on s’est embarqué par erreur dans la direction de Naples, il ne suffit pas de ralentir la locomotive, de freiner ou même de stopper, il faut descendre et prendre un autre train dans la direction opposée… »

2.    D’une montagne de déchets dans le sud accouchera une montagne de dollars ailleurs

Parmi les interventions, celle du représentant de Goro Nickel mérite une mention particulière. Selon le mandataire de Goro Nickel, le projet de l’usine du sud s’intègre parfaitement dans la logique du développement durable, car le procédé hydro métallurgique de l’usine du sud permettra de valoriser la latérite qui a longtemps été considérée comme un déchet.
Il a oublié de préciser que cette usine nécessite l’extraction de quantités phénoménales de latérite, la destruction du couvert végétal, l’importation massive de calcaire, d’acide, d’hydrocarbure et autres substances nécessaires au processus, avec tous les risques induits, qu’elle va produire des quantités infiniment plus élevées de véritables déchets, sous la forme de résidus solides, d’effluents liquides, chargés de métaux lourds, de substances chimiques, de rejets dans l’atmosphère qui eux sont dangereux pour la nature et la santé.
Le nickel et le cobalt seront vendus par les multinationales avec des marges colossales, dont le Territoire ne touchera qu’une infime partie, en actions et en salaire. Dans quelques dizaines d’années, la richesse minière aura été prélevée, l’argent qu’on en aura retiré sera investi dans les circuits financiers internationaux, les salaires auront été dépensés dans les grands magasins de la place et nos enfants n’auront plus qu’à gérer les millions de tonnes de véritables déchets que nous leur aurons légués avec un lagon contaminé et détruit.
Nous ne partageons pas cette conception du développement durable, même si elle se trouve aujourd’hui largement relayée par de nombreuses autorités locales, nationales et par les médias. En vertu de la Charte sur l’environnement récemment inscrite dans la Constitution française, il nous appartient de dénoncer cette conception et la campagne de médiatisation dont elle fait l’objet. Le développement durable repose sur un équilibre entre trois critères : l’efficacité économique, l’équité sociale, et la protection de l’environnement. Dans les circonstances actuelles, seul le premier semble partiellement respecté, car même l’efficacité économique reste à prouver, compte tenu de l’incertitude du procédé.

3.    « En Nouvelle-Calédonie on a toujours fait du développement durable »

Cette conférence a eu aussi le mérite de nous apprendre qu’en Nouvelle-Calédonie, nous faisons du développement durable depuis longtemps, sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Ceux qui craignaient que le développement durable allait être une révolution sont rassurés. Comment avons-nous pu ignorer que :
-    L’exploitation minière à Thio Kouaoua et ailleurs, c’est du développement durable
-    Les fumées de Doniambo qui crachent des quantités de soufre au mépris de la santé, que l’on pourrait réduire en utilisant une autre variété de pétrole, un peu plus cher, c’est du développement durable
-    Les milliers de litres de produits chimiques (dont beaucoup sont interdits dans les pays développés, déversés sur les cultures, c’est du développement durable
-    Les dizaines de milliers d’hectares qui brûlent tous les ans en toute insouciance sont du développement durable
-    Les mangroves remblayées, les forêts sèches saccagées pour en faire des pâturages extensifs, c’est du développement durable
-    L’exploitation des forêts primaires sans véritable politique de reboisement, c’est du développement durable
-    Les eaux usées rejetées dans le lagon sans le moindre traitement, c’est du développement durable
La plupart des interventions « officielles » ont confirmé ce que nous pensions déjà : Dans l’esprit de bon nombre de décideurs, le développement durable n’est qu’une étiquette sur un produit, une simple opération de marketing pour vendre plus et augmenter les profits. Heureusement la conférence n’a pas dérivé sur l’environnement, elle est restée sur le terrain économique, à la plus grande satisfaction des organisateurs et de quelques élus, car, comme chacun sait, « quand on fait de l’économie, on s’occupe des hommes ».

4.    Développement durable ou désescalade ?

On n’était pas si éloignés de ce que disait G. W. Bush le 14 février 2002 à Silver Spring : « parce qu’elle fournit les ressources nécessaires permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. » Et si c’était le contraire ? Si le développement économique, durable ou non, bien loin d’être le remède constituait la source du mal ? La réponse nous vient de la sagesse ancestrale des indiens : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière asséchée, le dernier poisson pêché, les hommes vont s’apercevoir que l’argent n’est pas comestible. » Les seules sociétés qui peuvent se prévaloir d’un développement durable sont les sociétés traditionnelles.

Le concept de développement est récent. Celui de développement durable est fortement encouragé par la Banque Mondiale. Et si ce concept n’était rien d’autre qu’un voile pudique jeté sur une idéologie de profit sans scrupule, vouée à disparaître, en emportant avec elle l’humanité, si nous ne réagissons pas à temps ?
Et si pour survivre ou durer, pour éviter le naufrage du Titanic, image chère à Nicolas Hulot, il nous fallait d’urgence organiser la décroissance en inventant des alternatives au développement ?

On pourrait alors entonner ensemble avec Graeme Allwright, la balade de la désescalade…

(Article paru dans les INFOS, suite à une conférence donnée à la CCI dans les années 2005/2006)