Le maillon fatal

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reserve merlet

A travers une inlassable campagne de communication, Goro Nickel n’a pas cessé de tenter de nous persuader que ses rejets en mer ne présentent aucun danger pour les coraux et le lagon et pourtant une consultation attentive de documents scientifiques ou même une observation rigoureuse des éléments sur le terrain tendent à démontrer le contraire.
Dans le « Guide sous-marin de Nouvelle-Calédonie », paru en 1978, au chapitre « Menaces et Protections », à la page 51 – 53, on peut lire sous la plume de Monsieur Yves MAGNIER :


« Le lagon et sa bordure de récifs sont l’écrin de ce pays…Les communautés de coraux, qui sont le support et le pivot d’une vie extrêmement riche, sont très sensibles aux changements des conditions physico-chimiques de l’eau qui les baigne. Elles sont tout aussi sensibles au bon fonctionnement d’un réseau compliqué de dépendances inter spécifiques et la disparition d’un seul maillon de cette chaîne peut entraîner un déséquilibre fatal. Lorsque les coraux meurent, la faune qui leur est associée meurt aussi, ou émigre et il ne reste que des fragments morts.
Actuellement, mis à part les embouchures des rivières polluées par les mines et la proximité des côtes urbanisées, on peut considérer que le lagon est sain dans la quasi-totalité de sa superficie…
Les autres polluants sont les détergents, les pesticides, les nappes d’hydrocarbures, les bactéries pathogènes des eaux d’égout, etc. Les solutions à leurs problèmes existent et devront être appliquées ici un jour ou l’autre.
Quand on parle de protection de la nature, il ne s’agit pas de verser des larmes sur les espèces qui disparaissent, mais plutôt de protéger la qualité de vie de nos descendants. »


Il s’agit là d’une déclaration claire, qui ne laisse planer aucune ambiguïté sur l’extrême sensibilité des coraux et de la vie marine qui lui est associée.
A l’occasion de la contre expertise menée par MM MASSABUAU, CAMPBELL, MONIN et ROUX, les limites des effets observables sur les espèces étudiées ont été fixées à 95 % ou 99%. Cela signifie que si l’on veut protéger 95% à 99% des espèces du lagon, il ne faut pas dépasser certaines concentrations dans le rejet.
Il s’agit là de deux approches scientifiques qui révèlent une curieuse et bien embêtante incertitude : d’un côté, la disparition d’un maillon de la chaîne peut entraîner un déséquilibre fatal, de l’autre, on s’assure d’avoir un impact négligeable sur 95% des écosystèmes…Les 5% restant pourraient bien être le maillon faible qui déséquilibrera toute la chaîne de Vie.
Les défenseurs du projet soutiendront que le diffuseur se trouve à bonne distance de toute formation corallienne significative et que les effluents seront dilués bien avant d’atteindre la Réserve Merlet. Rien n’est moins sûr !
Dans le dossier de l’enquête publique fin 2007, sur l’Occupation du Domaine Public Maritime pour le tuyau de Goro Nickel, il était écrit :
« De forts vents soufflant de l’ouest sont enregistrés en hiver et ce spécialement dans la partie Sud de l’archipel » (p.60) et « les courants de surface sont liés directement à la direction du vent ». (p.69).
Assertions corroborées dans l’Atlas climatique de Nouvelle-Calédonie (2007) édité par Météo France (p.96) :


« De 1996 à 2005 le nombre de jours où la vitesse instantanée du vent d’ouest a été supérieure à 27 nœuds varie de 9 à Koumac à 122 pour le Cap Ndoua où le vent est notoirement accéléré par l’effet de falaise. Ceci montre que les fronts froids sont plus fréquents et souvent plus actifs dans la partie Sud de l’île. Au Cap Ndoua, le vent d’Ouest le plus fort a été de 97km/h ».


De mai à octobre : plus de 2 jours de « coups d’Ouest » par mois ; s’y ajoutent les vents d’Ouest générés par les dépressions tropicales en saison chaude.
Nous avons ainsi plusieurs vecteurs pour générer un « courant de surface » du diffuseur à la Réserve Merlet à 6 km et l’îlot Kie à 7 km.
La longueur du tuyau en mer est passé de 3,5 km (version 2005) à 20 km (version récent), mais le diffuseur n’a pas été rallongé, et selon Monsieur Brunetto de Goro Nickel, « sa reconfiguration avec des orifices verticaux espacés de 5 m a été préférée, vue l’innocuité de l’effluent rejeté ».
Avec un tuyau de 80 cm de diamètre et 200 trous de 4 cm, il y aura accélération du débit à la sortie des orifices dirigés vers la surface du lagon.
Toutefois leur débit ne sera pas uniforme car, comme pour un tuyau percé pour l’arrosage des pelouses, les premiers prennent la pression des derniers.
Par ailleurs, la densité de l’effluent est plus légère que celle de l’eau du lagon d’environ 2% et sa température est bien supérieure. Goro Nickel parle encore de 40°C à la sortie du diffuseur contre 21°C du lagon en hiver.
En outre, contrairement à ce qu’affirmait Goro Nickel dans une publicité parue dans les Nouvelles Calédoniennes le 9 avril dernier : « Par précaution supplémentaire, Goro Nickel a choisi une zone où les forts courants pourront assurer une dispersion plus efficace », il à a absence totale de courant à cet endroit pendant 1/5 du temps, selon le Rapport de Monsieur Roux.
Il pourrait alors se former, au-dessus du tuyau, une lentille d’effluents dont personne ne peut dire la composition ni garantir l’innocuité.
Cette nappe de 1 à 2 mètres d’épaisseur serait embarquée par ces coups d’Ouest sur la Réserve Merlet et par les alizés sur la Baie de Port Boisé et son gîte Kanua à moins de 4 km.

Le Tribunal Administratif n’a apparemment rien trouvé à redire sur la légalité de l’autorisation d’occupation du domaine public maritime pour le tuyau de Goro Nickel, en pleine zone tampon, ni même les experts de l’UICN qui ont donné leur accord au projet de classement du lagon au patrimoine mondial. Reste à savoir si les populations riveraines et les pêcheurs l’entendent de la même oreille et qui paiera la casse, quand on va s’apercevoir dans quelques dizaines d’années des dégâts occasionnés par les rejets de Goro Nickel sur la vie marine