Le nucléaire, une énergie écologique ?

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stockage déchets nucléaire

LETTRE OUVERTE A MONSIEUR SAND

Cher Monsieur Sand,

Lors du journal TV de Nouvelle-Calédonie du 11 mars 2012, vous avez exprimé un certain nombre d’opinions à propos de l’énergie nucléaire qui m’ont laissée perplexe et ont suscité quelques observations et questions que je me permets de vous communiquer en tant que citoyenne soucieuse de notre santé et de notre environnement.

Vous affirmez en effet que « le nucléaire est dangereux, mais qu’il suffit, puisqu’on le sait de prendre les mesures qui s’imposent ». Vous savez comme moi que les trains ont été conçus pour ne jamais dérailler, les avions pour ne jamais s’écraser et les centrales nucléaires pour ne jamais exploser. Et pourtant, même si on peut le déplorer, il y a des trains qui déraillent, des avions qui s’écrasent et des centrales qui explosent. La différence entre une catastrophe ferroviaire ou aéronautique et l’explosion d’une centrale nucléaire, c’est que les conséquences sont d’une gravité sans commune mesure.

L’énergie nucléaire a malheureusement l’immense inconvénient de générer de la radioactivité qui en se disséminant dans l’air et dans l’eau peut contaminer les sols pour des siècles, s’accumuler dans la chaîne alimentaire et déclencher de multiples cancers, mutations génétiques, malformations et autres plaies dont malheureusement on ne guérit pas.

Le bilan de Tchernobyl, dont vous avez scandaleusement minimisé la gravité, s’élève selon les rapports entre 4000 morts ( Rapport OMS de 2005) et 985 000 morts selon des études menées par les professeurs Yablokov et Nesterenko en Ukraine, en Russie et en Biélorussie, chiffre par ailleurs repris par l’Académie des Sciences de New York en 2010. Sur 830 000 « liquidateurs », chargés de confiner la radioactivité sur le site, 125 000 sont morts. Ce même rapport met en évidence l’ampleur des retombées radioactives, 10 milliards de curies soit 100 fois plus que les retombées de Hiroshima et Nagasaki. Dans la région, fortement irradiée, les taux de cancers ont progressé de 40%, sans compter les retombées en Europe du Nord, en Amérique du Nord ou en Afrique, dont les effets restent actifs pendant 20 000 à 200 000 ans……

A Fukushima, le bilan semble plus difficile à établir, s’agissant à la fois d’une catastrophe combinant un tremblement de terre, un tsunami , et la fusion partielle du cœur de 3 réacteurs, consécutive à un défaut de refroidissement dans la centrale nucléaire de Daiichi. Il ne demeure pas moins que l’Agence de sûreté nucléaire japonaise situe cet accident au niveau 7 sur une échelle de 0 à 8 soit au niveau de Tchernobyl, en raison des volumes importants de rejets d’iode 131 et de césium 137. Dans un rayon de 20 à 30 km, 150 000 personnes ont dues être évacuées, contraintes d’abandonner leurs maisons, animaux domestiques et autres biens. On évalue à 600 km2 la surface contaminée au-delà de 600 000 becquerels de césium 137 au m2, contre 13000 à Tchernobyl, condamnés pour une durée minimale de 30 ans …..

Et qu’adviendrait-il en cas d’accident majeur à Fessenheim, une centrale d’une quarantaine d’années, située au bord du Rhin en zone sismique ? Que se passerait-il pour cette région aux riches terres agricoles, ses forêts, ses cours d’eau, ses entreprises et surtout les milliers d’Alsaciens, d’Allemands, de Suisses qui y résident? Peut-on raisonnablement accepter que ces terres soient définitivement gelées et les populations « déportées » ?

Vous avez même eu l’aplomb d’affirmer que « le nucléaire est une énergie écologique », ce qui me conduit à penser que nous n’avons pas la même définition de l’adjectif  » écologique « , que je comprends comme  » respectueux des êtres vivants »,(y compris les hommes), des relations qu’ils entretiennent entre eux et avec le milieu.

Comment peut-on considérer « écologique », une industrie dont la totalité de la chaîne, de l’extraction d’uranium, jusqu’à la gestion des déchets est éminemment polluante. Elle est non seulement polluante, avec le rejet massif de vapeur d’eau, qui n’est pas sans incidence sur le réchauffement climatique, et ses centaines de milliers de tonnes de déchets radioactifs, à l’échelle de la planète, dont on ne sait pas quoi faire et qui restent dangereux pendant plusieurs centaines d’années, mais elle sera aussi économiquement insoutenable, compte tenu des coûts exorbitants du démantèlement des centrales en fin de vie

Compte tenu des risques qu’il représente, le nucléaire ne peut se développer que dans le cadre d’une société hyper policée où l’information est soigneusement contrôlée pour ne pas dire manipulée, comme en témoignent les 4500 cassettes de rush enregistrées à Fukushima, interdites de diffusion au Japon. Elle ne peut se justifier que dans un système matérialiste, dont le seul crédo est une croissance illimitée de la production/consommation et l’unique ambition de servir les intérêts des multinationales.

La crainte exprimée localement mais aussi partout ailleurs sur la planète est largement fondée et l’apologie du nucléaire localement est difficilement compréhensible quand la plupart des pays développés (comme l’Allemagne) se prépare activement à abandonner le nucléaire

« Quelle terre laisserons-nous à nos enfants ? »Avons-nous le droit de leur léguer nos décharges et nos poubelles radioactives qui planeront comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête pendant des générations ?

Hessel, le père spirituel des « indignés », ancien résistant et diplomate, ne s’est pas trompé en invitant les populations à manifester massivement le 11 mars, date anniversaire de Fukushima, pour sortir du nucléaire.

Monsieur Sand, nous ne mettons pas en doute vos éminentes qualités de scientifique, mais nous vous invitons à les mettre au service d’un avenir sans nucléaire, d’un développement d’énergies alternatives, éolienne, solaire, géothermique, pour une société plus saine, plus juste et plus démocratique …

Le 14 mars 2012

Yorita LAUVRAY,

Présidente d’Action Biosphère