La forêt, domaine des ancêtres

  • Temps de lecture 6 minutes
Forêt humide

la forêt humide

Dans le cadre du compte rendu de la journée de la forêt du 1er juin 1994 à Thio, organisée par Action Biosphère à la demande du maire (M. Mapéri)  et des autorités coutumières de Thio nous vous proposons deux textes ressortis du stock de documents de l'association:

LA FORET, DOMAINE DES ANCÊTRES
Par Camille IPERE

La perception de la forêt par les Mélanésiens a été profondément modifiée par la rencontre de leur culture avec la culture occidentale. Autrefois la forêt était considérée comme quelque chose d'utile. Nous sortons là des considérations scientifiques et économiques qui seront développées par ailleurs.

Le Mélanésien avait une considération plus affective avec la forêt, il vivait en symbiose avec la nature. Pour lui. la forêt c'est comme la mer pour le marin. Sa forêt lui était familière, il en connaissait toutes les composantes : chaque arbre a son nom propre, chaque endroit de la forêt a son nom propre.

La forêt fait partie d'une aire coutumière, mais à l'intérieur de cette aire, la forêt appartient à un clan, qui entretient avec elle des liens privilégiés. Quand on va dans la forêt, on fait la coutume. Toutes ses valeurs ont été un peu perdues.

Le Mélanésien considérait la forêt comme son garde manger, c'était le buffet de la tribu, c'était l'endroit où on pouvait chasser. La forêt était considérée comme l'origine de la vie. Dans la forêt se trouvaient les captages d'eau pour les tarodières. A un endroit précis de la canalisation, là où elle sortait de la forêt se trouvait la pierre magique qui donnait toutes ses valeurs à l'eau chargée de faire pousser le taro dans la tarodière.

La forêt était aussi le lieu de repli pendant les guerres. Dans nos forêts, il y a des grottes, des endroits précis qui sont secrets où se réfugiaient les populations quand il y avait des conflits tribaux.

Le Mélanésien considère la forêt comme un temple, un temple vivant, dans lequel vivent les esprits, et c'est pour cela que l'on fait la coutume aux clans propriétaires quand on se rend dans une forêt pour obtenir leur permission de chasser et même pour le droit de passage. Dans la forêt, il y a des animaux qui incarnent l'esprit des dieux. Il y a le grand lézard, qui garde les nids de roussette, il y a le nautou blanc, ainsi que la roussette blanche qui sont dans la forêt et qui parfois sont visibles.

La forêt, c'est aussi le cadre des légendes. Il y a beaucoup de légendes kanaks qui ont pour cadre la forêt. Il y a aussi des événements historiques qui s'y sont peut être passés, mythiques, mais qui vivent dans l'esprit des kanaks et que le kanak aime raconter le soir autour du feu.

La forêt est un principe d'équilibre pour les kanaks des vallées, comme la mer l'est pour les tribus du bord de mer. La forêt, c'est la réserve, le garde manger où se trouve le gibier, les animaux qui sont les amis ou les compagnons de l'homme, le nautou, la roussette, les lézards, les insectes, les abeilles etc...

La forêt est aussi une réserve de matériaux : matériaux de construction pour les pirogues, matériaux de construction pour les cases.Tous les éléments de la forêt ont un nom spécifique, et quand le mélanésien en a besoin, il sait à quel endroit précis il doit aller pour trouver ce dont il a besoin pour construire et les éléments qui sont nécessaires pour répondre à la coutume qui lui est faite. C'est quelque chose de très important dans la coutume que de posséder une forêt.

Autrefois, le kanak avait un respect profond de la forêt, une sorte de vénération pour elle, parce qu'elle fait partie de lui-même. On est loin des considérations scientifiques ou économiques qui ont trop tendance aujourd'hui à prendre le pas sur le côté culturel que la forêt a pour nous.

LA FORET, OBJET DE CONNAISSANCES ET DE SAVOIR ANCESTRAUX.
B. WEDOY

Je représente M. Kasarherou, Conservateur au Musée de Nouméa. Le Musée est le dépositaire du patrimoine culturel de l'ensemble des habitants du pays.Pour préciser l'exposé de M. Ipéré, on peut ajouter qu'à l'intérieur d'une forêt les gros arbres comme le kaori, le houp, le pin colonnaire faisaient l'objet d'une attention particulière et étaient la propriété d'une personne précise qui en avait la charge et qui était connue de tous.

Cette personne considérait cet arbre destiné plus tard à devenir le poteau central d'une case ou une pirogue comme son propre enfant. Il était surveillé et cette surveillance le mettait à l'abri d'une quelconque atteinte, coup de sabre ou mutilation.
Je vais vous exposer un exemple de fabrication de pirogue de la région de Borindi. Pour le festival des Arts qui avait eu lieu aux Iles Cook, l'ADCK avait procédé à une recherche pour trouver des gens capables de construire une pirogue comme autrefois.

L'objectif était une pirogue à voile pontée. La première démarche a été de faire une demande coutumière aux gens de Borindi, qui étaient semble-t-il les derniers dans le sud à posséder ce savoir faire. Un seul vieux de Borindi avait assisté à la fabrication d'une pirogue par son grand père, et à son utilisation pour la pêche entre Thio et Yaté.

Il a été procédé aux diverses coutumes pour le choix de l'arbre, pour l'abattage , pour son transport et sa construction. Le rituel voulait que la coutume parte de l'ADCK, jusqu'au propriétaire de l'arbre qui avait les bonnes caractéristiques. Le propriétaire a accepté cette demande parce que cet arbre était destiné à un événement très important, à la fois pour la tribu, pour l'aire et au niveau océanien.

Pour un abattage, il y a toute une organisation : il y a un échange entre deux groupes, le groupe qui demande et celui dont fait partie le propriétaire. Il est fait une offrande par le groupe demandeur au groupe propriétaire. Celui-ci dit alors :
"Bien sûr, je Vais vous donner l'arbre, mais il faudra que l'esprit qui habite à l'interieur de cet arbre qui est en fait l'esprit de l'ancêtre du clan soit enlevé, retiré de l'arbre. Alors seulement, il pourra être utilisé pour la construction de la pirogue."

Puis le propriétaire appelle deux de ses nièces parmi les plus jeunes. Il leur demande d'apporter deux tiges de cannes à sucre. Ces tiges sont utilisées pour ceinturer l'arbre. A ce moment, il invoque l'esprit de ses ancêtres, pour qu'il se retire de l'arbre. Ce rituel accompli, alors l'arbre peut être abattu.

Le chemin suivi par le tronc entre l'abattage et l'endroit prévu pour la construction est l'objet de choix précis. Tout l'espace est maîtrisé avant le halage.

On descend à tel endroit, on franchit le creek ici, on remonte à tel autre endroit, on passe sur le plat etc... Certains de ces sentiers de halage ont entre 20 et 30 km et parfois dans des zones très accidentées. Toutes les manoeuvres de halage, les mouvements, les gestes, sont sous les ordres d'un chef qui va coordonner les efforts à l'ensemble de l'équipe qui est constituée d'hommes soigneusement séléctionnés pour leur habileté et leur force.

Le tronc arrive ensuite à un emplacement préalablement choisi et délimité avec soins. A ce moment l'endroit devient secret, interdit aux non-initiés et surtout aux femmes.
Une fois que le tronc a été mis en forme et creusé, la pirogue est alors tirée à travers un itinéraire précis jusqu'à la mer où le travail est achevé et elle est alors mise à l'eau au cours d'un cérémonial.Le kanak a autant de respect pour la pirogue que pour sa case ou pour sa femme. Pour le kanak, la forêt a d'abord une fonction utilitaire :
elle foumit le gibier, les sources d'eau, les racines, les materiaux de construction de la case,les produits qu'on peut échanger contre les produits de la mer. Mais elle a aussi un rôle culturel au travers des générations, comme un livre d'histoire.

Certaines tribus ou clans nous signalent parfois la présence dans la forêt d'une très vieille pirogue qui a été abandonnée. A cette relique s'attache toute une histoire, dont les tribus conservent le souvenir. La raison de son abandon peut être une cause materielle : rupture de la paroi ou défaut ou conflit entre des tribus. On connait par exemple l'histoire d'une pirogue qui avait été abandonnée dans le col des Roussettes et qui était à l'origine d'une dispute entre des clans de Bourail et des clans de Houailou. Cette désunion persiste, alors que la pirogue a depuis longtemps disparu.

Questions :
Au col de la Pirogue, y a-t-il une pirogue dans la forêt ?

ll me semble qu'à l'époque, il y avait une pirogue à cet endroit. En fait il s'agissait plutôt d'un tronc d'arbre creusé et qui servait de tuyau pour amener l'eau. Par un système de troncs creusés, on amenait l'eau jusqu'au bord de mer, on passait d'une montagne à l'autre en traversant une vallée. C'est l'explication donnée par les gens du Sud. Le Col de la Pirogue était peut-être un lieu de transaction pour la construction des pirogues, mais aussi pour le transport de l'eau pour les tarodières.

Je suis étonné du nombre d'arbres que l'on voit tailladé en forêt. Que reste-t-il aujourd'hui du respect de l'arbre, en particulier chez les jeunes mélanésiens?

S'il est vrai que le respect de la forêt existe toujours chez les vieux, cette conception n'a pas été suffisamment transmise aux jeunes. 0n ne leur a pas assez expliqué que le sabre d'abattis ou le couteau ne sont pas faits pour détruire les arbres.
Aujourd'hui on regarde la télévision, il n'y a plus l'amour des choses que l'on avait autrefois.

Pourquoi l'éducation des anciens au coin du feu n'existe-t-elle plus ? le vieux qui savait construire les pirogues à Borindi n'est-il pas un cas isolé et le processus lui-même n'est-il pas pratiquement oublié ?