De l'inscription des récifs coralliens au patrimoine mondial de l’UNESCO

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1.    Comment est venue l’idée de cette inscription ?

L’idée de classement des récifs coralliens de Nouvelle-Calédonie au patrimoine mondial de l’UNESCO a été émise à l’origine par quelques défenseurs de la nature, il y a une dizaine d’années, quand des informations commençaient à filtrer sur des projets miniers de très grande envergure, à Canala, dans le Sud puis dans le Nord, et quand l’hypothèse de l’extraction de nickel et de cobalt, à partir de latérites, par lixiviation chimique, se concrétisait dans les médias.
Suite au soutien financier apporté par des organismes étrangers, une association a vu le jour, Corail Vivant, qui avait pour objet : « Encourager la protection du massif corallien de la Nouvelle-Calédonie dans son intégralité et dégager les moyens de son observation et de sa protection, et obtenir son inscription sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité. »
Très tôt, le Sénat coutumier a été associé au projet et a accepté de le porter avec les associations « Corail Vivant » et « Action Biosphère »
Les efforts conjoints des associations et du Sénat coutumier se sont matérialisés par la rédaction d’un dossier, avec son complément, transmis au ministère de l’Environnement et aux experts de l’UNESCO, mais pour des raisons probablement à le fois techniques et politiques, la démarche n’a pas abouti, et le tout a été mis en sommeil jusqu’au moment où Monsieur Chirac, président de la République a exprimé en 2004 sur la Place des Cocotiers, son soutien au projet et son souhait de le relancer.
Cette intention ne peut que nous réjouir. Nous tenons toutefois, en tant que partenaire initiateur du projet, à rappeler dans quelle perspective nous avons travaillé à son élaboration. Pour nous, le classement des récifs coralliens de Nouvelle-Calédonie devait être avant tout un moyen de préserver le milieu marin contre l’impact prévisible des usines métallurgiques en projet, particulièrement leurs rejets d’effluents en mer. En l’absence de contrôle scientifique fiable et indépendant sur place, les dispositions d’accompagnement du classement des récifs plaçaient le lagon calédonien sous le regard de la communauté scientifique internationale, ce qui était déjà une façon de prévenir les dégâts pour tenter de les juguler.
Dans les démarches en cours, on semble s’acheminer vers un classement partiel, qui ne concernerait que quelques sites « exceptionnels ». Ce critère nous paraît éminemment subjectif et recouvre des réalités diverses selon les experts qui auront à se prononcer. S’agit-il de zones où le corail se trouve dans un état de conservation optimale, ou de zones renfermant un nombre élevé d’espèces, ou de sites ayant des espèces particulièrement rares ? Ou peut-être de sites esthétiques qui se prêteraient à une exploitation touristique potentielle ?
Pour nous, c’est avec des nuances, l’ensemble des biotopes coralliens qui est exceptionnel, parce que son étendue forme une entité unique au monde. Même les zones les plus dégradées peuvent renfermer des espèces qui leur sont inféodées et qu’on ne trouve nulle part ailleurs au monde. Nous sommes pour un classement global de l’ensemble des récifs. Il va de soi que l’ensemble ne présente pas la même valeur touristique ou écologique, et nous concevons donc que des zones délimitées bénéficient d’un degré plus ou moins important de protection. Certaines zones pourraient faire seulement l’objet d’une surveillance et de certaines restrictions ou de mesures de réhabilitation, d’autres qu’on pourrait appeler « zones tampons » pourraient faire l’objet d’une protection moyenne, autorisant des activités bien identifiées de pêche ou de tourisme contrôlées pour qu’elles ne portent pas de dommages irréversibles au milieu marin, et puis d’autres zones « sanctuaires » bénéficieraient d’une protection totale.
Le lagon est un espace aux eaux continuellement brassées par les courants et les marées. La chaîne alimentaire formée par les organismes qui y vivent est un exemple de leurs interactions permanentes, sans limitation géographique. Des substances toxiques rejetées en mer, telles que des métaux lourds, peuvent se disperser, se dissoudre, sans toutefois disparaître. Elles sont le plus souvent bio-accumulables et affectent des endroits plus ou moins éloignées, y compris des zones pouvant faire l’objet d’un classement. Pour ne pas réduire à néant, dès le départ, tout effort de préservation dans des sites classés, il convient donc d’exercer une surveillance de l’ensemble de l’écosystème corallien, accompagnée de normes à la hauteur des enjeux.
En aucun cas, nous n’accepterons qu’un classement partiel de sites très localisés, choisis par des « experts » pour leur caractère « exceptionnel », le plus loin possible des sources potentielles de pollution, ne soient qu’une vitrine d’un milieu marin parfaitement conservé, occultant des pratiques industrielles autorisées à polluer et détruire sans restriction le reste du lagon, sacrifié sans vergogne sur l’autel du développement économique.

2.    Le projet de classement est-il compatible avec les projets miniers du Nord et du Sud ?

A.    Le projet Koniambo dans le Nord

Nous ne disposons pas à ce jour de l’ensemble des données environnementales liées à ce projet. Nous nous contenterons donc d’évoquer l’aspect sur lequel nous disposons de quelques informations, c’est-à-dire les futures installations portuaires de Vavouto à Voh. Selon le « Marin » du 10 juin 2005, « chaque année, plus de 1,5 millions de tonnes de vrac liquide ( gas oil) et solides ( cobalt et en sortie, calcaire et anthracite à l’entrée) auxquels il faut ajouter 8600 conteneurs (divers à l’import et ferronickel à l’export) transiteront sur le quai unique de 120 mètres. Une soixantaine de navires devraient faire escale annuellement ». La plupart de ces installations se feront sur des espaces actuellement occupés par la mangrove ceinturant la presqu’île de Vavouto et dont personne n’ignore aujourd’hui la haute valeur écologique.
Pour accéder à ce port, un chenal d’environ 6,5 km de long et de 350 mètres de large sera creusé pour permettre à des navires de 12 mètres de tirant d’eau de passer, à des endroits où la hauteur d’eau n’excède pas à ce jour deux mètres. Cette opération exige de déblayer 8,5 millions de tonnes de vase, sable, corail qui seront larguées au large, à quelques distances du récif. Il est également probable que ces boues brassées par les vagues et les courants ne resteront pas à l’endroit précis de leur immersion, mais se répandront et s déposeront sur les peuplements de corail du grand récif.
Par ailleurs, au lieu de suivre la route maritime figurant actuellement sur les cartes, le tracé du chenal coupe à travers un vaste platier corallien avec 3 à 5 mètres de fond. Des études sur la Ciguatera ont montré que cette toxine est particulièrement fréquente dans les zones où le corail est stressé, agressé et détruit par des activités humaines. On peut dès lors s’interroger sur l’avenir des activités de pêche pratiquées par les populations de cette région en particulier de la tribu d’Oundjo.
A noter également qu’un émissaire est prévu pour évacuer les « eaux usées » dont nous ne connaissons pas, à l’heure actuelle, la composition, mais qui pourrait également se révéler extrêmement préoccupant pour le milieu marin. Il ne fait aucun doute que des dégradations affecteront des espaces marins limitrophes mais aussi très éloignés des zones où se feront les travaux.

B.    Le projet de Goro Nickel dans le Sud

L’un des objectifs majeurs de la campagne de communication de Goro Nickel est de faire croire à la population que la composition des effluents rejetés dans la Havannah est proche de l’eau de mer. On peut lire par exemple dans le dossier de « Demande d’autorisation d’exploiter des installations classées » : « L’effluent final est essentiellement une solution saline chargée en magnésium et en sulfates et sa composition chimique est similaire à l’eau de mer ». Les chiffres fournis par Goro Nickel dans ce même dossier montrent que la réalité est bien éloignée de cette allégation. On y apprend par exemple que les 13 000 000 de m3 d’effluents rejetés par an contiennent entre autres substances :

  • Du chrome hexavalent à raison de 260 kg par an soit 5,2 tonnes en 20 ans.
  • Du cadmium à hauteur de 1,31 tonne par an, soit 26,3 tonnes en 20 ans et 5000 fois la teneur naturelle
  • Du manganèse : 1314 tonnes par an, soit 26 280 tonnes en 20 ans et 33 300 fois plus que la teneur naturelle.

La quantité totale de métaux lourds et autres substances ( MEST, hydrocarbures…) rejetée dans les effluents liquides peut s’évaluer à 404 443 tonnes par an, soit 8 millions de tonnes en 20 ans.
A propos du chrome hexavalent ( ou Cr6), on peut rappeler « qu’il s’agit de la forme la plus toxique du chrome, toxicité jugée équivalente à celle des cyanures…La dose létale du Cr6 pour un homme adulte est de l’ordre de 1 à 2 gr. Il provoque des inflammations des muqueuses, des ulcères, des allergies et cancers. Il atteint généralement le foie et les reins. Le rejet de 260 kg par an équivaut à la quantité suffisante pour tuer 103 000 personnes. »
Le cadmium est très toxique à faible dose. Les huitres sauvages de la Gironde, contaminées par une pollution au cadmium à hauteur de 0,05 et 0,1 mg par gramme de chair sont interdites à la consommation.
Le manganèse, dont la teneur dans les effluents de Goro Nickel est de 100 mg/ soit 100 fois la limite autorisée, formera un panache noirâtre qui s’étendra plus ou moins loin selon la vitesse de précipitation. Ses effets sur le biotope ne sont pas quantifiables, compte tenu des connaissances scientifiques actuelles. Toutefois, des études ont montré que le « manganèse peut être bio-accumulé/bio-concentré par les organismes marins, qu’ils soient en bas ou en haut de la chaîne alimentaire(…) que le manganèse, ingéré par l’être humain peut s’accumuler dans les tissus, en particulier le cerveau et qu’il peut porter gravement atteinte au système nerveux.
L’exutoire du tuyau destiné à rejeter les effluents au flux moyen de 1900 m3 à l’heure, à des températures entre 35 et 45°, se situe à 6 kilomètres de la Réserve Merlet. On ne peut exclure que ces effluents ne soient poussés par des courants de surface engendrés par des vents d’Ouest vers cette réserve lors des étales et même des jusants. Or la Réserve Merlet, créée en 1970, est une réserve marine intégrale qui a bénéficié depuis de nombreuses années d’une protection particulière, et donc prioritairement concernée par le projet de classement, en raison de son exceptionnel état de préservation.

Conclusion

Comment peut-on accepter que le classement de ce site soit remis en cause pour avoir subi ou pour être susceptible de subir un quelconque dommage consécutif à des activités humaines que nous n’aurions pas complétement maîtrisées ? Des rumeurs font état d’un troisième projet hydro-métallurgique dans la région de Canala. A la lueur de ces informations, on est en droit de s’interroger sur le sérieux du classement du récif corallien. Est-il compatible avec l’industrialisation effrénée dans laquelle la Nouvelle-Calédonie semble vouloir s’engager ? N’est-il pas une simple opération de communication entre les mains des industries minières et de leurs promoteurs, destinée à occulter l’impact réel des projets métallurgiques ? A quoi sert ce classement en définitive, s’il ne contribue pas à prendre les mesures visant à préserver ce biotope dans son intégralité ?