Extraordinaire Madeleine

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Chutes de la Madeleine

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La rivière des Lacs est le joyau de la plaine du même nom. Sous le nom de ‘Madeleine’, ce cours d’eau hors du commun doit sa notoriété à sa chute, étape touristique incontournable aux portes du « grand Sud ». L’ambiance du grand Sud ne fait pas place pour la tiédeur. On en est envoûté ou on la déteste. Les détracteurs font grief de cette terre rouge indélébile qui tache les vêtements et corrode les carrosseries. Ils reprochent aussi le manque d’espace herbeux, l’ombre plus que parcimonieuse… et cette cuirasse omniprésente : le confort spartiate de coussins rembourrés en noyaux de pêche ! MAIS resterez-vous insensible devant l’accord parfait des trois couleurs posées par la main du Grand Maitre le rouge rouille du chrome de fer, le vert bouteille de la végétation et le bleu céruléen du ciel ?
N’allez-vous pas vibrer devant cette menue fleur d’orchidée qui semble si vulnérable dans le chaos minéral de la cuirasse ?
Des arbustes aux silhouettes rares qu’on rêve secrètement d’avoir dans son jardin, des fleurs aux formes et teintes époustouflantes. Des oiseaux discrets mais attachants pour qui a la patience de les observer.Des paysages aux coloris changeants aussi. Pour qui a des yeux pour voir, c’est une fantasmagorie d’observer les rayons du soleil couchant éclairant latéralement d’une douce lumière orangée : Myrtacées ombelliformes et kaoris clairsemés sur les collines.., jusqu’à l’ambiance indéfinissable de la pluie battante sur le maquis minier.
A ces coups de pinceau disparates, si vous ajoutez une superbe rivière à l’eau cristalline, une belle rivière comme on n’en voit qu’en songe, alors vous aurez un petit aperçu de ce que vous pouvez ressentir en cheminant le long de la Madeleine.

UNE RIVIÈRE HORS DU COMMUN

Le système hydrographique de la Madeleine est assez complexe, depuis sa source indéfinie, qui correspond au trop plein du Grand Lac et du lac en 8, jusqu’à son aboutissement dans le lac de retenue du barrage de Yaté. La ligne de partage des eaux passe à proximité de son cours supérieur, presque au niveau du lac en 8. La prolongation des Monts Oungone vers la capture forme un grand chaînon grossièrement orienté est-ouest.
Aidez-vous du feuillet Prony au 50 000ème pour vous y retrouver. Ce chaînon est continu partout sauf en une trouée ressemblant à une passe dans un récif.
Cette trouée porte bien son nom le Déversoir. C’est par là que s’écoulait l’eau en excès lors des grandes crues dues aux cyclones. Cet endroit est le vrai talon d’Achille de la Madeleine. Abaissé d’un mètre seulement, la Madeleine n’existe plus.
Au lieu de s’écouler paisiblement sur près de 25 km pour rejoindre le lac de retenue du barrage de Yaté au niveau de la route du même nom, l’eau prenant le plus court chemin irait s’engouffrer brutalement par le Déversoir pour cascader et centupler le faible débit du Ruisseau des Kaoris qui se jette dans la baie du carénage (une des quatre absides de l’immense baie de Prony).
Consciente de ce point de faiblesse, la Société ENERCAL, voici quelques années, a procédé au renforcement et à la surélévation du Déversoir au moyen d’une digue qu’emprunte la piste.
Malgré cet effort, on assiste encore à une perte non négligeable à travers le sol, impossible à juguler sans l’édification sur place d’un ouvrage beaucoup plus important.

LA RIVIÈRE SANS VALLÉE

Ce qui frappe le plus le visiteur, c’est l’absence d’une véritable vallée. Vers l’amont, l’oeil ne bute pas contre une partie haute constituée habituellement par le bassin de réception. Ici, le paysage est ouvert partout. Or, la Madeleine a un débit non négligeable à l’échelle du Territoire. C’est beaucoup plus qu’un simple creek c’est même un cours d’eau idéal pour la pratique du canoë.
En scrutant vers l’amont, la question qui nous obsède le plus est « Mais d’où vient donc toute cette eau ? » La réponse tient à la fois dans les précipitations importantes (presque 3 fois plus que sur Nouméa) et à un bassin très spacieux (70 km2) même s’il manque de relief Avec ses sols très foncés à faible albédo (partie réfléchie du rayonnement solaire), la plaine des Lacs génère ses propres précipitations comme en Amazonie.
De grands marécages s’étendent en aval du lac en 8. Au sein de cette immense zone humide, on distingue quelques bouquets de petits pandanus de ci de là utilisés comme perchoirs par les « canards japonais » (cormorans). Regrettons que cette colonie si vulnérable soit la proie des cowboys. Si encore cet oiseau était comestible !
La rivière traverse cette vaste zone en restant cependant dans son lit. Son cours est calme et silencieux. Sur les berges, on peut admirer les bois-bouchons, végétaux archaïques extraordinaires par leur aspect bas et trapu, et par la légèreté étonnante du bois à l’état sec. A côté de ces plantes étranges vivent aussi les Melaleuca brongniartii, cousins nains du niaouli. Ces bonsaïs naturels parfaitement adaptés à la violence des crues surplombent la rivière de leur tige puissante et flexible comme de l’acier, agrémentée d’une frondaison en coupole faite de feuilles minuscules arrangées en rosettes.
En descendant le cours de la rivière nous arrivons bientôt à la chute, seule partie bien connue du grand public. Bien que de taille modeste, ce mini Niagara force l’admiration des visiteurs par ses lignes pures, donnant à l’eau qui tombe l’image d’un rideau limpide et étincelant. Si la chute, naguère, offrait le spectacle d’un bijou rare « encoconné » dans un écrin de verdure, il n’en est plus de même aujourd’hui. La rive gauche extrêmement ravagée,  déboisée, polluée par le cochon à deux pattes, contraste beaucoup avec la rive droite, quasiment intacte parce qu’aucune piste ne la dessert en cet endroit. L’inaccessibilité en véhicule constitue ce que nous appelons la « protection passive », la plus efficace de toutes.

LE GOULET

Saviez-vous qu’en temps de crue, la chute s’escamote progressivement allant même jusqu’à disparaître complètement. La raison ? Elle est, encore une fois, complètement déroutante pour le profane. Elle s’explique par la topographie.
Prenons le feuillet « Yaté » de notre carte d’état-major. Que remarque-t-on ? La rivière décide de quitter son bassin fermé par une barrière naturelle constituée par une chaîne de collines au nord… Fermé? pas tant que ça. On y trouve en effet une trouée étroite, semblable à un col à la différence près qu’il est emprunté par la rivière !
La Madeleine s’immisce à travers cette trouée appelée le « goulet », anomalie géographique limitée par la mine Anna Madeleine au sud-ouest et par la cote 384 au nord-est. Comme c’est le seul passage naturel, la rivière et la piste sont étroitement serrées l’une contre l’autre au niveau du franchissement.
Ce goulet d’étranglement ne laisse passer qu’un certain débit. Si la quantité qui se présente en amont est supérieure, l’excédent d’eau ne peut s’évacuer et va s’accumuler derrière. La partie basse de la chute inonde, le niveau monte, monte, diminuant la hauteur de celle-ci jusqu’à la faire parfois disparaître complètement. Le goulet de la Madeleine s’identifie donc à un simple problème de robinet et de baignoire qui déborde !
Au-delà du « goulet » justement nommé, la rivière, décidément bien déroutante, disparaît non pas en se perdant dans le sous-sol mais en se dispersant en de nombreux ruisselets anastomosés qui se regroupent en un lit unique quelque 2 km plus loin. En aval, à part quelques rapides spectaculaires surtout par temps de crue, la rivière redevient normale et sage. Elle s’élargit considérablement en un endroit, engendrant un gigantesque trou d’eau presque aussi vaste qu’un terrain de football et dont la profondeur dépasse la dizaine de mètres. Sur la rive gauche, le trou est flanqué d’une mini falaise verticale de trois mètres de hauteur. Nageant ou pagayant au milieu d’une telle pièce d’eau, vous avez davantage l’ambiance d’un lac que d’une rivière.
Avant de se jeter dans le lac de retenue au niveau de « double pont » de la route de Yaté, elle exprime son « chant du cygne » de part et d’autre de l’ancien pont. C’est toujours avec le même émerveillement qu’on la découvre au détour d’un virage.
Juste avant de mourir dans le lac, la rivière orgueilleuse, large, belle et grondante, semble vouloir démontrer une dernière fois toute la puissance de ses eaux vives et trépidantes. Des gerbes d’écume d’un blanc éclatant frappent inlassablement les rochers noir de jais qui parsèment son lit.
Son courant éblouissant et tumultueux interpelle et conquiert le coeur des automobilistes les plus hermétiques aux beautés de la nature… « Madeleine, n’est-ce pas là ta plus belle victoire ? »

LE MARÉCAGE

En dehors de la chute, que connaît-on de la Madeleine ? Rien. Et pourtant la face cachée de la Madeleine c’est entre autres son marécage extraordinaire, situé au nord du goulet. Le terme « marécage est d’ailleurs impropre. A la vérité le vocabulaire n’a rien prévu pour décrire un milieu si original et au demeurant tout à fait fréquentable.
Le marécage de la Madeleine est pourtant a priori un endroit dont la seule étiquette suffit à éloigner promeneurs du dimanche et randonneurs, au nom de la sécurité.

L’IVRESSE DES EAUX VIVES

Or, ce lieu n’a de marécage que la planéité de la topographie. Ici, point d’eaux glauques, troubles et sournoises. Point de miasmes maléfiques à l’hydrogène sulfuré, point de vase perfide où s’engloutissent bêtes et gens dans un affreux bruit de succion.
Non, rien de tout cela. Paradoxalement, le marécage de la Madeleine, c’est l’anti-marécage, c’est le parfait mariage de l’eau pure, du végétal et du minéral. C’est le gazouillis cristallin et rafraîchissant de milliers de ruisselets qui serpentent en jouant sous le soleil radieux, se séparent, se rejoignent et courent en tous sens. Des jeux de lumière d’une délicatesse qu’aucun paysagiste au monde ne pourra jamais restituer dans un jardin.
Au centre de ce fabuleux kaléidoscope des eaux vives, vous vous laisserez vite imprégner du charme des lieux. Bientôt la magie vous transcende complètement dans un rare bonheur. C’est un mélange d’ivresse et de volupté difficile à cerner avec des mots.
Malgré mes éloges enthousiastes, jamais aucune collectivité n’a voulu y risquer ses ouailles et c’est tant mieux. Pour être en phase avec la nature, le visiteur doit faire abstraction de tout ce qui le rattache aux basses contingences du monde urbanisé.
Imaginez-vous une horde vociférante et trépidante dans un tel sanctuaire ?
Imaginez-vous dans ce cadre des discussions animées sur les façons de maigrir, les maladies des chats, la performance des logiciels, les vacances sur la Gold Coast ou la recette de la tarte Tatin ? Imaginez-vous ces mêmes propos dans la Cathédrale de Paris ? On ne doit pas confondre un sanctuaire et la foire à Neu-Neu.
Que ceux qui ne vibrent pas à l’envoûtement du Sud restent sur la promenade P. Vernier ou devant leurs jeux vidéos. Ils ne souilleront pas le site de leur présence, ils ne se saliront pas au contact de la terre rouge et n’auront pas à accomplir la corvée du nettoyage du véhicule.
La Madeleine n’en souffrira pas, le calme des marécages n’en sera pas affecté, la nature ne sera pas profanée.

POUR Y ALLER

Traverser ces marécages ne pose pas de problème particulier. Vous pouvez le faire d’amont en aval (2 km) ou transversalement (1 km). Allez-y en période de basses eaux la progression en sera plus aisée.
Sachant qu’il vous faudra souvent traverser des bras de rivières plus ou moins importants, mettez-vous en maillot de bain et n’ayez avec vous qu’un minimum de matériel : petit appareil photo compact étanche plus un petit sac contenant un goûter (l’eau de la rivière est très potable) et éventuellement une pharmacie sommaire. Ayez aux pieds des chaussures montantes à lacets, que vous ne risquez pas de perdre par l’effet ventouse.
Le sol est stable presque partout, sauf dans la zone centrale où pousse un bouquet de pandanus, jouxtant une petite éminente boisée. Vous éviterez ce secteur, sauf si vous voulez connaître des émotions fortes.
Si vous choisissez de faire cette balade d’amont en aval, le point de départ commence au niveau de la piste dite des « Trois bras », qui traverse la rivière divisée en cet endroit en trois branches principales.
Cette piste démarre au niveau du ponceau situé en bas du col des ovatas (kaoris de montagne).
Déjà dans cette zone vous serez surpris de la limpidité de l’eau, emballés par les silhouettes étranges des bois bouchons qui poussent sur les berges des chenaux étroits aux eaux profondes. Des arbres uniques au monde avec un bois ultra léger dont la densité voisine celle du balsa. Vous admirerez leurs troncs si trapus avec un diamètre à la base pouvant dépasser 70 cm pour une hauteur inférieure à 3m, ce qui leur confère une superbe conicité.
En progressant vers l’aval, vous assisterez à la dichotomie du cours principal de la rivière, dont les bras se subdivisent encore et s’étendent en largeur au fur et à mesure que vous avancez.
Bientôt la configuration du terrain s’identifie à un vaste réseau serré d’innombrables rus tapissés de gravier de chrome de fer aux coloris métalliques. Ces cours d’eau lilliputiens anastomosés s’éparpillent en un joyeux désordre organisé.
Néocallitropsis, bois bouchons et « noyers » se raréfient en donnant des formes ahurissantes, comme de superbes bonsaïs naturels. Vers le milieu du marécage, plus d’arbres ni d’arbustes; c’est le règne absolu des Xyris et des Cypéracées qui poussent sur ces drôles d’îlots formés par les mailles séparées par les ruisselets comparables à des capillaires sanguins où nagent d’archaïques petits poissons diaphanes appelés Galaxias.
L’image des capillaires est assez juste si l’on jette un coup d’oeil sur la carte. Comme dans l’organisme, cette division à l’infini du flux permet à l’eau de s’enrichir en oxygène.
Si vous avancez encore vers l’aval, vous assistez au phénomène inverse. Les ruisselets grossissent dans la même proportion que leur densité diminue. Un peu plus loin, bois bouchons et Neocallitropsis font leur réapparition. Enfin, on assiste à l’assagissement définitif du cours de la Madeleine qui retrouve un lit unique et précis, longé cependant de mini-lacs de part et d’autre de chaque rive.
Partagée avec Vincent Cornuet, voilà une promenade qui m’a procuré une rare émotion esthétique. Emerveillés comme deux enfants que nous étions redevenus, nous n’oublierons jamais ce souvenir des eaux vives du marécage.
Pour l’anecdote, la pluie s’est mise à tomber en trombes dès le début de l’après-midi. Le niveau de l’eau ayant monté, il devenait imprudent de retraverser la rivière pour rejoindre la route. Prisonniers de la rive droite, il nous a fallu faire un long crochet jusqu’au pont de la Madeleine puis remonter le long de la rive gauche pour retrouver notre véhicule!

LES RICHESSES DE LA MADELEINE

Si la faune est originale, la flore du secteur de la Madeleine est celle de tous les superlatifs. Variée, insolite, elle mérite respect et protection, car son point faible reste sa grande vulnérabilité. Par quel mystère le Créateur a-t-il choisi la Madeleine tel un écrin précieux pour y installer une telle quantité de trésors ?
Il est vrai que la vie, tant animale que végétale dans ce biotope, est exceptionnelle : non pas tant au niveau de l’exubérance (ce serait plutôt l’inverse) mais plutôt quant à la richesse des formes, à la diversité et à la rareté de nombreuses espèces qui y vivent, ainsi qu ‘à leur originalité.
Richesse, rareté ? Extrême précarité, fragilité surtout. La rive gauche du secteur de la chute, défigurée, a déjà payé un lourd tribut consécutif au  tourisme dit « sauvage ».
La faune, peu spectaculaire, est archaïque et originale. Par exemple c’est là qu’on trouve une éponge d’eau douce, rare et insolite. Couvrant les rochers du fond de la rivière par plaques vert vif, elle fut longtemps considérée comme une algue. Une éponge d’eau douce présentant les mêmes caractéristiques (plaques vertes tapissant les rochers) a été trouvée dans un lac de Gaua (île au nord-est de Santo) au Vanuatu.
L’eau de la Madeleine, c’est aussi le domaine de petits poissons du genre Galaxias, véritables fossiles vivants du secondaire. Cette espèce spécifiquement nocturne est endémique. Il est probable qu’il s’agisse de la même espèce que celle signalée dans le lac en 8 Galaxias neocaledonicus, mais ceci reste à démontrer.
La famille des Galaxiidées, rattachée à l’ordre des Salmoniformes compte 27 espèces distribuées bizarrement : huit en Nouvelle-Zélande et les îles avoisinantes, sept en Nouvelle-Galles du Sud, quatre en Australie méridionale, une en Australie occidentale, deux en Tasmanie, une en  Amérique du Sud au Chili (de Conception à Punta Arenas), une à la pointe sud de l’Afrique, une commune à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande et enfin, une propre à la Plaine des Lacs !
Par leur étrange distribution, les galaxias, surnommés les « truites australes », viennent confirmer, avec d’autres fossiles vivants comme l’araucaria, l’existence originelle de l’ancien continent Gondwana formé par la soudure de l’Amérique du Sud, de l’Afrique, de l’Antarctique, de l’Océanie, et de l’Australie.
Il y a 135 millions d’années, le Gondwana commença à se disloquer comme la banquise au printemps et, comme l’Araucaria, le Galaxias est resté sur chacun des « radeaux » à la dérive, s’éloignant les uns des autres jusqu’à prendre leur position actuelle. Seul l’Antarctique en est aujourd’hui dépourvu à cause des conditions climatiques contemporaines.
Notre Galaxias, plus petit qu’une sardine, est d’une taille ridicule par rapport à Galaxias alepidotus (Nouvelle-Zélande) qui atteignait 50 cm, et qui a presque totalement disparu en raison de sa chair délicate.
La peau nue, sans écailles, diaphane, laisse voir les viscères. Les nageoires dorsale et anale sont très en arrière, tout près de la queue. Ils consomment de petites larves d’insectes et de petits crustacés. C’est donc grâce à la présence du Galaxias que la Plaine des Lacs n’est pas infestée de moustiques, jouant ainsi le même rôle que le poisson-million introduit par les Américains.
Le Galaxias a un statut bien fragile. Si de redoutables prédateurs tels que tilapia ou blackbass venaient à être -intentionnellement ou non-introduits dans la Plaine des Lacs, il ne fait aucun doute que l’espèce disparaîtrait rapidement.
Selon Pierre Laboute, qui a plongé de nombreuses fois dans la Madeleine pour en explorer les richesses, il convient d’ajouter à ce monument deux espèces de crevettes peut-être endémiques, un autre crustacé inconnu et une espèce d’anguille.

DES PLANTES RARISSIMES

Comme la Roche Ouaïème au nord, la Madeleine est un sanctuaire végétal où se trouvent concentrées un certain nombre d’espèces qu’on ne rencontre nulle part ailleurs.
Au bord d’un petit lac sur la rive droite de la rivière, on trouve Lycopodium serpentinum. C’est la seule localité comme en Nouvelle-Calédonie d’une plante à distribution très bizarre elle aussi. En effet, on la trouve en Nouvelle-Zélande ainsi que dans les différents Etats de l’Australie, mais elle est rare partout !
C’est aussi au bord d’un petit lac, rive gauche cette fois, qu’on trouve des sphaignes, connues aussi sous leur nom latin de Sphagnum.
Cette grosse mousse, à pouvoir de rétention d’eau fabuleux (20 fois le poids sec), est bien connue des orchidophiles qui l’utilisent comme substrat. Si elle est très commune sous les climats tempérés et forme l’essentiel des tourbières, sur le Territoire en revanche, on ne la connaissait jusqu’à présent qu’au plateau de Dogny et aux environs du Lac en 8. Cette troisième localité à la Madeleine a été mise en évidence tout récemment.

LES RICHESSES DE LA MADELEINE (2)

En aval de la chute et des marécages, sur une surface de quelques hectares seulement, nous ne trouvons pas moins de 8 espèces de Conifères endémiques au Territoire, dont une, rarissime. A titre de comparaison, on retiendra que l’Europe entière, de la Bretagne à l’Oural n’en recèle que 20 ! (En d’autres termes, si l’Ancien Continent était aussi riche que notre territoire, on y dénombrerait 21000 espèces, soit environ 34 fois le nombre total recensé sur la Terre (617).

Les Araucarias

Ils sont représentés par deux espèces poussant là en quelques pieds isolés :

– Araucaria bernieri à la silhouette colonnaire, et
– Araucaria muelleri, radicalement différent.

Cette dernière espèce, normalement inféodée à l’altitude, pousse là accidentellement. Ses énormes ramilles dressées lui confèrent un aspect de candélabre.

Les kaoris de montagne (Agathis ovata)

Ils apportent leur note étrange avec leur silhouette déroutante : tronc épais mais presque inexistant, houppier étalé à la forme triangulaire, pointe en bas (il en va différemment s’ils poussent en forêt: les mêmes kaoris émettent de grands troncs, à la recherche de la lumière).

Les Dacrydium

Ils sont représentés par deux espèces:

–Dacrydium araucarioides. Adulte on le prend pour un petit araucaria.  Cette espèce parsème et domine le maquis avec le bois de fer des terrains miniers.

-Dacrydium guillauminii. Les pieds dans l’eau, cette rareté n’est cantonnée que le long de la rivière en plusieurs emplacements. On en a également recensé quelques pieds sur le bord du lac en 8. Ce conifère, certainement un des plus rares qui soient sur la planète, mesure habituellement de un à deux mètres. Exceptionnellement, il atteint quatre mètres.
Signalons aussi 3 pieds, sur le site de la chute, d’un hybride naturel  entre D. araucarioideset D. guillauminii. Cette rarissime curiosité  pourrait bien être validée en espèce à part entière.
La conicité du tronc est nette quoique moins accentuée que chez le bois bouchon. Les grosses ramilles à aiguilles douces au toucher l’ont fait surnommer « queues de chat ».

Le genre Podocarpus compte aussi deux espèces :

– Podocarpus novaecaledoniae. Cet arbrisseau en boule très commun fréquente aussi les berges rocheuses de la rivière, bien qu’on puisse aussi parfois le trouver ailleurs, n’étant pas absolument tributaire de la présence de l’eau.

– Podocarpus minor. C’est le fameux bois bouchon, déjà traité par ailleurs. Notons au passage que cette plante a subi les caprices des botanistes qui l’ont baptisée et débaptisée à de nombreuses reprises. Ainsi, Podocarpus est devenu Decussocarpus puis Nageia puis Retrophyllum ! Les noms latins sont déjà si compliqués à retenir…

LES RICHESSES DE LA MADELEINE (3)

Après avoir décrit les nombreuses espèces d’arbres qui peuplent le site de La Madeleine, et démontré la précarité de certaines d’entre elles, Bernard Suprin s’intéresse aujourd’hui aux plantes carnivores et aux fougères, dont l’une, Blechnum francii, ne pousse que dans le lit de la Madeleine et nulle part ailleurs au monde.
C’est Neocallitropsis pancheri, arbuste au bois très dur et très gras, 1′ espèce la plus menacée, à cause de son bois odorant.. Cette espèce, en sursis sur la rive gauche de la chute, existe en 7 petits peuplements groupés dans le sud, plus un 8ème excentré, découvert en 1986 dans le massif du Paéoua (Népoui).
En avril dernier, jean Broudissou en a découvert un minuscule peuplement dans le secteur de la Dent de Saint Vincent. Notons aussi que Lucien Lavoix en a également découvert un sur une crête entre la basse Tontouta et la basse Ouenghi. Malheureusement, les échantillons validant cette découverte furent jetés par mégarde.
Neocallitropsis est protégée par la loi qui n’autorise que la coupe des pieds secs. Le bois est si imputrescible que les arbres peuvent subsister en l’état pendant plusieurs siècles après leur mort en formant de jolis squelettes blanchis aux formes artistiquement torturées qui porteraient aux nues un peintre comme Mathieu.

LA MAGIE DU MAQUIS

Avec une endémicité presque totale, la végétation du maquis minier est d’une richesse inouïe.
Nous nous contenterons seulement de citer un de ses représentants les plus spectaculaires: Amyema scandens, plante parasite de la famille du gui. Avec ses fleurs écarlates et rayonnantes, elle attire inévitablement le regard sur les arbustes où elle s’installe telle une sangsue végétale.
Outre les fleurs, sa tige ligneuse porte des feuilles épaisses et charnues. Au niveau des zones de contact avec le tronc de la plante-hôte, on constate la présence de nombreux suçoirs qui volent de la sève à la plante-hôte, juste assez pour se nourrir.
Tant que le prélèvement reste modeste, tout se passe bien. Mais en grandissant, Amyemaprend un certain développement qui se traduit par une exigence accrue. A un moment donné, la plante-hôte meurt épuisée, entraînant dans la mort d’ Amyema devenue trop gourmande.
Cette plante extraordinaire, sans racines, fascine les amateurs de belles fleurs sur le Territoire. Jusqu’à présent, tous les efforts de « domestication » sont restés vains. Différents essais de « greffage » de la graine sur l’écorce de plusieurs essences pressenties comme hôtes potentiels n’ont pas donné de résultat tangible.
Passer en revue, même brièvement, tous les autres trésors du maquis minier demanderait des pages et des pages !… Nous y reviendrons.
Le seul regret pour ces plantes sauvages est que leur nom soit seulement scientifique et donc souvent rébarbatif ce qui blesse l’oreille et altère quelque peu la forte impression qu’elles nous ont laissée sur le terrain.
Mais après tout, le poète, la peinture ou le photographe éprouvent-ils vraiment le besoin de les nommer ?

TRÉSORS AQUATIQUES

Sous l’eau cette fois, on trouve un lichen aquatique qui tapisse le fond noir de la rivière en grandes taches blanches. C’est aussi le règne d’une espèce d’utriculaire totalement aquatique, tout à fait extraordinaire puisqu’elle peut fleurir et fructifier sous plusieurs mètres d’eau.
Les utriculaires, de la famille des Lentibulariacées, sont des plantes carnivores discrètes, beaucoup moins connues que Nepenthes et Drosera, deux espèces terrestres également présentes au voisinage de la Madeleine.

Piège diabolique

Le piège de l’utriculaire n’est pas aérien mais se situe au niveau des racines où adhèrent de petites vésicules transparentes qui sont en fait des nasses dans lesquelles de très petits animaux aquatiques (zooplancton) entrent et demeurent prisonniers jusqu’à complète digestion.
Un ingénieux système assure le fonctionnement automatique des nasses. Le liquide contenu dans l’outre peut être expulsé à travers les cellules de la paroi, ce qui crée une pression de l’extérieur vers l’intérieur. La porte de l’outre pend comme un rideau, son extrémité inférieure calée sur le seuil. Elle est munie d’une bosse ou d’un poil. Quand cette protubérance est heurtée, l’équilibre de la porte est rompu, et elle s’ouvre instantanément vers l’intérieur sous la pression de l’eau qui s’engouffre dans l’outre en entraînant sa victime.
La nourriture est lentement digérée, puis l’eau expulsée pour rétablir la pression en attendant la prochaine capture. N’était la petitesse de leurs organes, les utriculaires seraient les plantes les plus horrifiques et les plus spectaculaires de la création.
L’utriculaire est une plante minuscule avec des feuilles petites, étroites, poussant à ras du substrat. Les fleurs, minuscules et d’un bleu très pâle, poussent en petit nombre au sommet d’une petite hampe dressée de 6 à 15 cm. Comme chez le droséra, une seule fleur est ouverte à la fois.

On connaît deux espèces d’utriculaires sur le Territoire :

– la première, courante, a un statut indigène. C’est Utricularia cyanae ou uliginosa.
– la deuxième, récoltée deux fois seulement, est endémique. C’est Utricularia canacorum.

Une fougère aquatique

Le lit de la Madeleine est tapissée d’une curieuse fougère complètement subaquatique dont les frondes élégantes se balancent au gré du courant. C’est Blechnum francii. Ses frondes, fines, étroites et à la texture souple vont de vert bouteille translucide à brun opaque. Elles ont la particularité d’être couvertes d’une fine pellicule de gélatine visqueuse. Les racines sont des rhizomes très ramifiés formant un chevelu qui s’insère dans les moindres fissures des rochers couvrant le fond, ce qui assure une bonne prise contre les courants.
Elle pousse dans les eaux courantes habituellement entre 0,5 m et 4 m de profondeur, exceptionnellement jusqu’à 10 m (dans le bassin en aval de la chute, par exemple).
La taille des frondes est en rapport direct avec la profondeur: 15-20 cm près de la surface, jusqu’à 60 cm aux profondeurs maximales connues. En effet, la surface de captage pour l’élaboration des sucres par la photosynthèse doit être d’autant plus importante que le rayonnement lumineux est parcimonieux. Dans les secteurs où le courant est atténué, la densité des individus est telle qu’on peut parler d’une véritable fougeraie (Laboute-Veilon).
Même aux plus grandes profondeurs la plante élabore des frondes fertiles.
Pendant les périodes d’étiage, la fougère se montre apte à survivre à une émersion temporaire.
Cette espèce a été découverte par le botaniste Isidore Franc, en 1912, dans les eaux de la Yaté (Rivière Bleue), avant la construction du premier barrage. Ce premier peuplement, détruit aujourd’hui  par l’envasement, était localisé dans l’actuel lac de retenue.
Le lit de la Madeleine est donc actuellement la seule localité au monde où pousse cette fougère.
A l’intention des chevronnés de botanique, précisons que Brownlie avait considéré cette fougère comme une simple variété de Blechnum obtusatum, fougère arborescente en réduction, très courante, tapissant les berges rocheuses de nombreux creeks, surtout en ambiance humide et ombragée.
En faisant une comparaison minutieuse, Veillon, en 1981, a réhabilité cette fougère aquatique au rang d’espèce telle que l’avait initialement décrite Rosenstock en 1912 lors de sa découverte par Franc.
Des plantes qui fleurissent sous l’eau, un conifère exclusif à la Madeleine, des fougères et des lichens aquatiques, une éponge d’eau douce vert fluo, un poisson gondwanien… de quoi donner le tournis à tout naturaliste normalement constitué !

LA PRÉSENCE DE TANT DE MERVEILLES À CET ENDROIT FAIT QUE TOUTE AGRESSION ENVERS L’ENVIRONNEMENT PREND ICI UN CARACTÈRE GRAVISSIME ET SACRILÈGE, CELUI DU VIOL D’UN SANCTUAIRE…


SOS MADELEINE  : PLAIDOYER POUR LE SAUVETAGE D’UN SITE EN PERDITION

En toute innocence, une dame tenait récemment les propos suivants: « Nous allons parfois à la Madeleine et sommes horrifiés par le vandalisme qui règne sur place car nous défendons ardemment la nature sauvage. Une fois, seulement, nous avons coupé un arbuste qui gênait pour mettre la bâche…, mais vous savez, il n’était vraiment pas beau ». Eh oui : cherchez l’erreur.
« Quand on veut noyer son chien », vous connaissez la suite !. La brave dame a tout faux et ne devrait pas être fière de son geste. Couper un arbuste n’a peut-être aucune conséquence dans un endroit peu fréquenté  et loin de tout, mais il n’en est pas de même ici; cela contribue un peu plus à défigurer le site. Le geste d’une branche coupée dix fois, cent fois, mille fois: c’est le déboisement, la désertification, phénomène qui se précise et s’étend d’année en année comme un cancer.
Sur le site de la chute, la Madeleine subit une pression touristique de plus en plus grande. Au-delà d’un certain quota, un site naturel est inexorablement menacé voire condamné par le tourisme dit « sauvage ».
Pour éviter cela, la fréquentation doit donc être organisée voire canalisée. Seule une politique rigoureuse et des moyens importants pourront contredire cette boutade acide: « Bientôt, il ne restera plus que la chute.., et encore! »

LA PROTECTION DITE « PASSIVE »

S’il est peu connu, un site sensible peut être protégé par une absence de publicité destinée à limiter le nombre de visiteurs. Pas question donc d’en parler dans la presse, de livrer des itinéraires aux pollueurs en puissance ; pas questions non plus de signaler l’endroit par le moindre pancartage. Aux yeux de certains, cette démarche peut sembler bassement égoïste. Elle ne vise en fait que l’intérêt supérieur, la priorité absolue : la protection de l’environnement, cette nature dont nous avons héritée et que nous devons transmettre intacte à nos enfants et petits-enfants.
Jusque dans le début des années 70, la Madeleine bénéficiait de cette protection passive. Mais depuis cette époque, et surtout à partir des années 80, le nombre de propriétaires de véhicules tout-terrain a explosé. Même en ville, le 4×4, grosse cylindrée de préférence, est devenu un « must ». Si beaucoup de cow-boys, maniaques des chromes, des tableaux de bord garnis de fausse fourrure ne quittent guère la promenade de l’Anse Vata, tournant inlassablement en ambiance stéréo déchaînée pour frimer auprès des naïades bronzées, d’autres en revanche sont moins inoffensifs et tiennent à profiter de toutes les possibilités que leur offre leur engin. La fréquentation du dud est passée de presque nulle à très importante en l’espace de 10 ans.
La Madeleine, à la fois proche, facilement accessible et très pittoresque est donc exposée en première ligne. Cette destination s’est vite transmise de bouche à oreille après que certains amis de la nature croyant bien faire ont livré le site à la radio ainsi que dans « Nature calédonienne » (n° 3, octobre 1973), avec plan à l’appui.
Dans son article du 2 août 1973, Paul Rancurel disait : « Attention! Cette flore est fragile. Ne cueillez pas de fleurs, ne brisez pas de branches, n’arrachez pas. Certains de ces arbustes à la silhouette tourmentée ont plusieurs siècles. Respectez-les. Contentez-vous de prendre des images …. Et ne laissez rien traîner derrière vous après votre départ. Il n’y a pas de place pour un dépotoir. On vient ici pour retrouver la pureté d’une nature intacte et non pour méditer mélancoliquement sur les méfaits de la pollution ». Il poursuivait un peu plus loin : « Il reste donc encore, de par le monde, des lieux privilégiés encore épargnés par la voracité humaine. Il serait extrêmement regrettable que de tels lieux ne puissent être conservés comme des sanctuaires à l’abri de la brutale intervention de l’homme industriel ». Avec un recul de 18 ans, l’échec est manifeste. On constate amèrement combien aujourd’hui ces paroles apparaissent obsolètes.
Depuis cette époque, la fréquentation a grimpé en flèche pour atteindre des sommets: 46 véhicules, 153 personnes …. et 29 foyers de barbecue simultanés lors d’un récent week-end prolongé. Concentré sur moins un demi-hectare, ça donne l’image d’une hideuse favela, un méchant campement de bâches en plastique. On en est là: un cauchemar que tous les vrais amis de la nature ont banni depuis longtemps de leur répertoire de promenades.
A partir du moment où la destination fut connue du plus grand nombre, la protection dite passive devenait donc illusoire.
Même en supposant qu’on verrouille l’accès par une tranchée, qu’à cela ne tienne ! Le relief plat conjugué à une végétation basse autorise à n’importe quel tout-terrain équipé d’une bull-bar le tracé illico d’une bretelle de raccordement improvisée sans grand effort à fournir.
Déjà au début des années 80, M. Gopéa, ministre chargé de l’Environnement du gouvernement Ukeiwé s’était ému sur place de l’ampleur du massacre et avait fait débloquer des fonds pour la protection du site.

DES ROCHERS DE SISYPHE

Une des priorités était de contenir le piétinement des 4×4 en dehors de la zone la plus sensible, au voisinage immédiat de la chute. Différentes solutions ont été proposées, des plus sérieuses aux plus fantaisistes, du mur de la honte à la haie vive. S’intégrant bien au site, la formule d’un cordon de rochers en chrome de fer, a finalement été retenue.
Un camion-grue d’une entreprise privée se chargea du travail. Comme le chantier était prévu pour deux jours, le chauffeur et moi-même avons bivouaqué sur place. La soirée fut meublée à vilipender les vandales et les pollueurs, à cause de qui l’administration en vient à prendre de telles mesures.
« Oui, ce sont des porcs, c’est vrai, il faut respecter la nature…Oui, monsieur, je suis d’accord, c’est pas beau ce qu’ils font etc… » appuyait mon compagnon.
La collation du soir terminée, juste avant de nous séparer pour nous glisser dans nos sacs de couchage, je fus cloué de stupéfaction en voyant mon gars jeter ‘ »par dessus les moulins » boîtes et bouteilles d’un geste automatique sans chercher le moins du monde à s’en cacher…Alors que toute la soirée avait été passée à fustiger de tels actes !
Ayant réalisé tout à coup à quel point j’étais naïf, j’ai conclu définitivement ce jour-là que ce n’est pas avec du bla-bla-bla qu’on parvient à éliminer une mauvaise habitude bien ancrée chez un adulte, mais plutôt par une éducation dès le plus jeune âge.
Le cordon de rocher a donc été installé. Juste à l’entrée, un parking  était prévu. Des sentiers ont été matérialisés avec des alignements de cailloux. Une plantation d’arbres endémiques au site a même été effectuée à l’intérieur du périmètre protégé, avec le concours d’une école et de  l’ORSTOM.
Un panneau en bois gravé indiquait : « Ce sanctuaire est unique au monde » ; « Respectez sa végétation rare » ‘Laissez ici votre véhicule » Ramenez tous vos déchets ». En l’absence de gardiennage, le panneau, pourtant construit avec deux forts montants en tamanou, réussissait à durer trois longues semaines, au bout desquelles le puissant treuil d’un vaillant ‘gros bras » l’a jeté bas.
Les rochers, de 1 à 4 tonnes, ont été déplacés dans les jours suivants. Il fallait à tout prix maintenir le passage.
« Casse pas la -tête, on ne va pas se laisser emm… par ces c… là ». Imaginez un valeureux cowboy « claquettes en cuir -bermuda à fleurs », portant la glacière à bout de bras sur une distance de 25 mètres. Quelle humiliation ! Ça ne s’est jamais vu et ne se verra jamais.
Non. La route coupée devait ab-so-lu-ment être dégagée. Et c’est ainsi que durant une période de 6 mois, les agents des Eaux et Forêts ont fait en quelque sorte de la résistance passive.
Semaine après semaine, les rochers déplacés étaient laborieusement réalignés au tirefort. Les plus petits d’entre eux étaient encadrés de piquets métalliques et insensiblement le cordon de rochers prit des allures de chevaux de frise. Six longs mois d’un stupide jeu du chat et de la souris, au bout desquels il fut décidé l’arrêt des opérations devant l’obstination des indélicats. Nous sommes d’ailleurs intimement convaincus qu’ils n’auraient pas hésité un seul instant devant des obstacles plus importants qui eussent été négociés au bulldozer voire à la dynamite. Le défi à relever n’est-il pas plus gratifiant qu’il est important ?
A l’heure actuelle, le public passe sur la gauche, à travers la dernière brèche pratiquée. L’échec de cette mesure condamne pour le moment tout projet sérieux de réhabilitation du site.

SOS MADELEINE : PLAIDOYER POUR LE SAUVETAGE D’UN SITE EN PERDITION (2)

A la suite de l’action réitérée des scientifiques et dé nombreux amis d la nature, le site de la Madeleine a été officiellement décrété réserve spéciale botanique. En sa séance du 28 mars 1990, l’Assemblée de la province Sud a entériné ce projet (délibération L n° 39/90/AP). Le Service de l’Environnement dispose donc d’un texte précisant et limitant le champ d’action du visiteur.
Nous en retiendrons deux points principaux :

– la cueillette, l’enlèvement, les déplacements ou les récoltes de tout minéral ou végétal ou partie de végétal sont interdits sur toute la réserve.

– la circulation des véhicules automobiles ou autres engins à moteur en dehors des chemins balisés à cet effet est interdite.

Le voeu de mise en réserve n’est pas nouveau. Dès 1972 projet de classement de la zone a été élaboré à la demande du Comité de l’Environnement. En 1975, une commission présidée par le secrétaire général Levailois s’est déplacée sur les lieux afin d’étudier la possibilité d’un classement en réserve intégrale.
A l’époque, la démarche visait essentiellement à protéger la chute non pas contre le tourisme sauvage qui ne posait pas encore de réel problème mais contre toutes les détériorations consécutives à la future exploitation des latérites nickelifères de la Plaine des Lacs.
II est vrai que ce projet minier gigantesque revient régulièrement comme l’Arlésienne sous les feux de l’actualité.
Dans la fin des années 60, les journaux faisaient leurs choux gras de nombreuses idées pharaonesques. On fantasmait sur « ‘le Diamant de Goro » (La France Australe).
En 1969, d’après le programme de la COFIMPAC, la chute de la Madeleine devait être rayée de la carte ; cette solution finale était froidement prévue, au grand dam des scientifiques et des nombreux amis de la nature.
« Flash », un magazine éphémère, disait :
« Port-Boisé vivra au rythme d’une usine ultramoderne qui, en 1975, doit fournir à pleine production du métal pur à 98% à partir de la latérite ». Un peu plus loin: ‘Port-Boisé, la future rivale de Nouméa : 50 000 habitants en 1981″, etc.

Heureusement qu’avec le recul du temps, on s’aperçoit que ces prophéties ne sont pas sans rappeler celles de Nostradamus interprétées en 1961 (dont voici quelques extraits) :

1971 – Début de la Guerre mondiale
1980 – La France entièrement libérée
1984-85 – Rétablissement de la papauté
1986 – Fin de la Troisième Guerre mondiale
1997 – Début de la Grande Paix

Le projet ENERCAL, lui non plus, n’a pas vu le jour. Il consistait au départ en une prise d’eau à la chute, canalisée parallèlement au lit de la rivière et turbinée juste avant d’aboutir dans le lac de retenue. Le projet de barrage juste en aval du marécage est lui aussi resté dans les cartons.
Le projet le plus récent n’était autre que la résurrection de cette vieille idée d’extraction du nickel à partir des latérites du Sud. Une mini usine pilote a été installée sur le plateau de Goro (et démontée depuis) et un minéralier a été chargé à titre d’essai pour l’usine du Queensland. Bien que les résultats aient été favorables, le projet a une fois de plus achoppé. Pourquoi ?
D’une part, les verts australiens se sont violemment opposés à la construction d’une digue de déchargement du minerai sur la côte du Queensland. Jugée trop agressive pour le fragile environnement corallien de la Grande Barrière, l’installation ne verra pas le jour.
D’autre part, sur le plan financier, les prix proposés étaient beaucoup trop bas. Ce dernier argument décisif a mis le projet en léthargie.
Les latérites du Sud peuvent donc encore dormir tranquilles surtout lorsqu’on connaît les énormes difficultés financières du promoteur Allan Bond qui tente avec l’énergie du désespoir de maintenir à flot son empire financier à la dérive.
C’est certainement dommageable pour l’économie de la province Sud mais c’est tant mieux pour la chute qui a encore de beaux jours devant elle.

POUR UN AMENAGEMENT RATIONNEL ?

Le site de la Madeleine, ce n’est pas seulement le patrimoine naturel constitué par la chute dans son écrin de végétaux rares et précieux, c’est aussi le patrimoine historique, et ça, peu de personnes le savent.
Le nom même de Madeleine donné à la rivière des Lacs ne vient-il pas de l’ancienne mine de chrome « Anna-Madeleine » située à l’aplomb de la chute? Cette mine était exploitée « à la main » au début du siècle avec l’ancien va et vient, le départ d’une voie de chemin de fer, des galeries souterraines…
Dès lors, l’association heureuse des pôles d’attraction naturelle et historique peut donner prétexte à la mise en place d’un début d’infrastructure touristique d’accueil avec l’incontournable gardiennage permanent des lieux, seul garant de la pérennité des installations telles que sanitaires, bancs, panneau, poubelles, abris de paille…
La mine Anna-Madeleine peut être le point de départ d’un modeste musée de la mine. L’ensemble mine et chute ne demande qu’à être mis en valeur : il viendrait étoffer les destinations du Sud calédonien. Un tel produit, inclus dans les ‘packages », est assuré de rencontrer un vif succès, en particulier auprès de la clientèle japonaise dont on sait déjà qu’elle raffole de ce mini-Niagara entouré de ce jardin naturel. C’est alors que le vandalisme pourra être stoppé.
Après les tentatives avortées d’essais de mise en valeur des années 83-84, le site pourra être efficacement replanté avec les espèces d’origine qui ne pourront trouver leur plein épanouissement qu’après des dizaines et des dizaines d’années d’efforts soutenus …. « Il faut 100 ans pour faire un arbre, il faut 10 minutes pour le couper. »

VERS UNE VENGEANCE DE LA NATURE ?

A intervalles réguliers, on constate la prolifération de simulies, qui sont des moucherons suceurs de sang. Ils apparaissent et disparaissent telles des poussées de fièvre.
Ils fréquentent la Chaîne centrale de façon discontinue ainsi que l’immense zone humide que constitue la Plaine des Lacs. A Tahiti on les appelle les nonos. En Nouvelle-Zélande ce sont les sandflys. Ce nom local est dû là-bas à leur biotope littoral. Les moeurs précises de ces moucherons restent assez mal connues. Comme les moustiques, ils ont des moeurs aquatiques, expliquant leur habitat. Ils sont diurnes et présentent un maximum d’activité à la fin de la journée. Leur extrême prolifération récente peut s’expliquer par deux facteurs favorables concomitants :

– une climatologie régulière faite d’une alternance de périodes pluvieuses et d’un beau temps chaud et humide, ce qui favorise une croissance démographique continue;
– l’absence de cyclones, phénomènes dévastateurs capables de casser cette explosion de population.
Selon les témoignages des Calédoniens, ces moucherons semblent plus abondants de nos jours que jadis. La seule préoccupation de ces bestioles est de chercher à piquer et sucer le sang des vertébrés, qu’ils soient à sang chaud (mammifères), ou froid (lézards). Contrairement au moustique, ils sont si absorbés à cette tâche qu’ils perdent toute méfiance au point de se laisser facilement écraser. La sensibilité est variable selon les tempéraments. Si certaines personnes en sont peu incommodées, d’autres, à l’extrême, en souffrent beaucoup, chaque piqûre se traduisant par un érythème avec une cloque capable de s’infecter et de laisser une cicatrice. De plus, les répulsifs habituels du commerce ont une efficacité très limitée. Le produit, qu’il soit en bombe ou sous forme liquide, doit être employé souvent et à dose intensive pour obtenir un semblant de résultat. La moustiquaire ordinaire ne protège pas non plus efficacement, ces bestioles de petite taille étant capables de passer aisément à travers les mailles. Ainsi, nous apparaissons bien désarmés. On comprend comment un pique-nique dominical peut dégénérer en cauchemar et qu’il vaut mieux ne pas insister et déguerpir rapidement devant ces simulies qui ne simulent pas leur soif de sang inextinguible. Pour la Madeleine en particulier, le nono s’avère donc un véritable cerbère, mille fois plus efficace et moins coûteux qu’un cordon de CRS armés jusqu’aux dents et montant la garde sur place. Ainsi, il existe un Bon Dieu pour la Madeleine ! En y faisant pulluler son bon génie la simulie, il la protège contre destructeurs, pollueurs et vandales ! Bien à l’abri derrière de denses nuées de moucherons bien dissuasives, la nature enfin débarrassée du cochon à deux pattes pourrait reprendre ses droits: le plateau reverdirait peu à peu, mais il faudrait au moins trois siècles pour que réapparaissent et atteignent l’âge adulte bois bouchons et néocallitropsis, la recolonisation naturelle de ces derniers étant très aléatoire.
Dans ce scénario pessimiste, les plus frustrés ne seraient pas les pollueurs -ils n’en auraient que faire et iraient polluer ailleurs- mais les amis de la nature, les esthètes qui ont toujours respecté ce site comme il aurait toujours dû l’être. Une fois encore, les bons paieraient pour les mauvais…

Bernard Suprin

(Textes des articles parus dans les Nouvelles du 26/6/1991 au 13/8/1991)

La Madeleine en quelques chiffres :
Longueur approximative: 25 km
Superficie du bassin versant: 70 km2
Débit médian : 4 600 I/s
Débit minimum: 1001/s
Débit maximum: 850 000 I/s
Hauteur de la chute: 5 m env.
Largeur de la chute: 10m env.